DES ÎLES ET DES TERRES
 
La Guyane : un des derniers Far West

La Guyane est un petit territoire à l’échelle du continent sud américain, mais le plus grand des terres françaises d’Outre mer(99 000 km2), au niveau régional caribéen, la Guyane représente l’équivalent de Cuba , la grande île du Nord.

L’arrivée en avion nous confronte à un immense plateau couvert d’un impénétrable océan vert, percé ça et là par quelques mornes de 400 à plus de 800 mètres d’altitude pour quelques uns au Sud-Ouest du département (Morne Bellevue 851 m, ou Sommet Tabulaire 836m). La Guyane est en effet une partie de l’immense bouclier sud américain, un des môles qui témoignent des âges les plus anciens de la planète. Cette histoire géologique procure une abondance de minerais précieux (or, émeraudes), ou rares.. C’est aussi un monde équatorial constitué de forêts sempervirentes et de mangroves littorales qui rendent le rivage plutôt inhospitalier, les ports se réfugiant dans les embouchures de fleuves et de rivières. La combinaison des deux, richesses métallifères et pierres précieuses, et couvert végétal a priori difficile d’accès caractérise ce far west.

La population en augmentation rapide depuis une quarantaine d’années (44 392 en 1967 contre 250 377 en 2014) porte encore les traces d’un histoire dure marquée par l’esclavage et le bagne qui n’a fermé ses portes qu’au sortir en 1947. Les stigmates, les symboles persistent qui peuvent expliquer parfois des réactions de la population guyanaise surprenantes pour qui méconnaît le poids du passé.

L’ensemble de ces observations expliquent la dualité du territoire : un littoral étroit où vivent 85 % de la population, qui concentre les activités économiques, artistiques et intellectuelles et qui est ouvert sur le monde et un arrière pays peu peuplé et occupé essentiellement par les peuples autochtones et les descendants d’esclaves marrons1.

1 – Un littoral ouvert sur le monde

1.1 - Des villes en archipel dans un océan forestier

C’est là que se concentre la quasi-totalité de la population guyanaise, le long de la côte émaillée de bourgs et de petites villes (Mana : 9 515 hab., Iracoubo : 1 977 hab., Sinnamary : 3 117 hab.). Comme dans l’ensemble de la Caraïbe, Cayenne et son agglomération (Matoury-Rémire-Montjoly) écrase le reste de la Guyane ; s’y rassemble 107 000 habitants, soit 46 % de la population totale. La métropole guyanaise, construite à partir des années 1740 autour d’un promontoire rocheux, elle est restée pendant très longtemps une petite ville à l’aspect provincial. Au tournant de la décennie 80 elle a connu des transformations importantes avec le développement de nouveaux quartiers : villas plus ou moins luxueuses, multiplication d’immeubles en barres, centres commerciaux « à l’européenne » - les enseignes rencontrées dans toutes les villes de la France hexagonale s’y retrouvent et bien sur les « Mac Donalds » ont fleuri à certains carrefours stratégiques. Cayenne qui assure aujourd’hui les fonctions de préfecture, a vu l’installation d’un rectorat en 1997; en décembre prochain une assemblée unique fusionnant plus ou moins conseil général et conseil régional verra le jour. Cette nouvelle organisation ddevrait permettre de mettre en synergie les compétences des deux assemblées précédentes, rendre l'action sur le territoire plus efficiente, et assurer une responsabilité accrue des élus.

Deux autres villes sortent du lot :Kourou (25 300 hab.) et le centre spatial et Saint-Laurent-du-Maroni, ville frontière soumise aux fluctuations politiques de son voisin le Surinam qui a connu pendant plus de dix ans une guerre civile. Sa population a explosé ces dernières années pour dépasser les 40 000 habitants.

1.2 - Kourou, une enclave de la mondialisation par excellence.

Le site de lancement s’étend sur 21 km2 et est extrêmement protégé. La route littorale qui relie Cayenne à Saint Laurent a été déplacée dans les années quatre vingt pour assurer la sécurité des lieux qui sont surveillés par un régiment de la légion étrangère.  Cette zone réservée présente en outre un intérêt pour la protection de l'environnement et de la biodiversité. Rien ne peut y être construit, les déplacements y sont règlementés. A cela s'ajoute une protection par des gardes des réserves naturelles qui veillent scrupuleusement sur la faune et la flore. A côté du petit bourg Saramaka de Kourou, la ville des cadres du CNES, de la fonction publique, s’est développée :centres commerciaux, écoles, lycée, gendarmerie, quartiers de villas jouxtent des immeubles occupés par des groupes sociaux plus ou moins aisés mais aussi par des populations récemment installées sur le territoire guyanais. La plage, malgré la couleur de l’eau, attire les jeunes et de nombreuses activités sportives. Kourou est à la première / deuxième place de lancement de satellites. La coopération avec la Russie et des pays comme le Brésil témoigne bien d’un ancrage mondial, d’une technologie de pointe parmi les plus innovantes. Le lancement d’une fusée équipée d’un satellite est toujours un moment exceptionnel, empreint d’une intense émotion. Les activités du CNES ont généré des créations de petites entreprises de pointe en informatiques ou dans le domaine de la protection de l'environnement, comme par exemple, ce petit laboratoire qui s'attache à développer des protocoles aptes à régénérer l'environnement forestier après les saccages liés à la prospection de l'or. C'est ainsi qu'en six mois, on a pu voir des sols apparemment stériles une fois re-semencé, être recolonisés par un dense couvert végétal.

Si la plupart des cadres supérieurs du CNES ou de ces petites start-up viennent de l’hexagone, des efforts ont été faits pour promouvoir une élite technicienne locale. Kourou reste tout de même une ville à part dans le monde guyanais.

1.3. - La recherche pétrolière en mer

Le Brésil, comme le Suriname et le Guyana ont depuis une quinzaine d'années entrepris systématiquement des forages sur la plateforme continentale. Après un peu de retard, Total s'est lancé dans l'aventure. Pour l'heure, il ne semble pas qu'il y ait eu de résultats probants.

1.4. - Migration et natalité

Les populations installées sur le littoral bénéficient d’un encadrement politique, administratif et culturel comparable à ce qui se rencontre dans l’Hexagone. La préfecture, Cayenne et la sous-préfecture, Saint-Laurent-du-Maroni sont les témoins de la présence de l'État central.

Le réseau de la santé (hôpitaux, maternités) et de la protection des populations (Caisse de Sécurité Sociale, Allocations familiales), celui de l’Education Nationale qui scolarise de la petite enfance à l’Université assurent un niveau de garantie telle qu’il attire les populations des pays limitrophes, voire plus lointains. Les classes des écoles primaires et des collèges se multiplient pour répondre à la venue de jeunes rendant la gestion des personnels difficile et chaotique. Les maternités sont débordées par l’afflux de migrantes qui ont bien compris que, un enfant né sur le sol guyanais avait automatiquement la nationalité française ; se multiplient ainsi les stratégies qui consistent, en particulier à Saint-Laurent, à faire naître un enfant au Surinam et un autre en Guyane.

On mesure ainsi tous les paradoxes des formes d’organisations européennes et françaises et toutes les dérives d’un monde lointain .

2 – Un arrière pays entre activités traditionnelles et illicites

2.1. - Des voies de communication insuffisantes

Les routes, les pistes bien qu’ayant été développées ces deux dernières décennies n’atteignent pas vraiment l’arrière pays qui reste le monde de la forêt et des cours d’eau. Si la route de Saint Georges de l’Oyapock a été ouverte et relie Cayenne au pont transfrontalier avec le Brésil, elle ne présente pas d’intérêt international puisqu'il n’existe pour l’heure aucune continuation au-delà du territoire guyanais . La piste de Cacao à Roura est toujours embryonnaire et donc soumise à des aléas climatiques( fortes pluies et coulées de boue sont des phénomènes récurrents). Partout ailleurs ce sont les fleuves et les rivières qui constituent les voies de liaisons. L’avion relie certaines communes à la métropole régionale, mais la compagnie locale, Air Guyane a bien du mal à développer une activité rentable. Dans ce cas encore on se heurte au paradoxe d’une population à la fois trop nombreuse et trop éparpillée et en même temps trop faible eu égard aux impératifs d’une rentabilité économique moderne. Ainsi les communes de Camopi située à plus de 250 km de Cayenne et celle de Papaichton sur le Maroni qui rassemblent respectivement 1 677et 6 102 habitants et couvrent 10 030 et 2 628 km2.

Dans ce cadre la population autochtone amérindiennes ou bonies s’adonnent aux activités traditionnelles de la chasse, de la pêche en rivière, d’une petite agriculture sur brûlis dont on redécouvre aujourd’hui qu’elle est le fruit des contacts avec des Européens au XVIIIème siècle et surtout de l’agriforesterie : mise en valeur des arbres et végétaux selon leurs qualités nutritives auxquelles la longue expérience des populations redonne vie.

2.2. La forêt, monde des aventuriers et de tous les trafics illicites

Ces dernières années, l’orpaillage clandestin et ses dérives ont fait la une des médias internationaux. Dans ce monde de la forêt dense, il est facile de cacher des activités frauduleuses : déboiser, attirer des migrants, en faisant miroiter la possibilité d’une vie meilleure, voire l’obtention de la richesse (l’Eldorado toujours) et ensuite exploiter des gisements aurifères. Les dégradations de l’environnement sont colossales : tranchées sur des centaines de mètres, excavations, puits et béances dans un milieu où il tombe 8 à 10 mètres d’eau par an s’accompagnent d’une intense érosion des sols ;en outre les eaux sont polluées par le mercure qui sert dans le traitement du métal jaune, les animaux abattus. S’ajoutent les insupportables atteintes à la condition humaine comme le fait que le travail devient un travail forcé, que les tortures pour quelques récalcitrants sont monnaie courante. Certaines ONG ont parlé de situation d’esclavage. L’or récolté, comme à chaque fois dans l’histoire ne reste pas en Guyane, n’enrichit jamais ceux qui l’ont extrait des rivières et du sous sol. Il part faire la fortune de quelques intermédiaires sous d’autres cieux. L’armée et la gendarmerie font ce qu’elles peuvent, traquent sans relâche. Mais pour un site détruit et quelques arrestations combien d’autres se créent. L’appât du gain, le miroir de la richesse sont plus forts.

A travers la forêt, en suivant certains cours d’eau mal connus encore, se trouvent aussi les routes de la drogue, celles qui lient désormais l’Amérique du Sud à l’Afrique pour aboutir en Europe. Les douaniers de Cayenne, Saint-Laurent ou Saint-Georges multiplient les prises mais les quantités qui transitent sont chaque année plus importantes. La cocaïne, le crack passent mais il en reste une partie consommée sur place. Alors même que Cayenne, Kourou manifestaient une douce tranquillité provinciale, aujourd’hui la violence y sévit comme dans les grandes métropoles urbaines. Des bandes plus ou moins organisées sévissent dans les centres villes et s’affrontent

3. - Des populations en mutation

En 40 ans la population est passée de 44 392 habitants à 250 377. Cette augmentation si elle relève d’un fort taux de natalité du à une classe d’âge de jeunes importante est avant tout le fruit d’une immigration continue.

De l’installation déjà ancienne de Haïtiens fuyant la dictature duvalliériste et aujourd’hui une très grande misère, à celle des H'Mongs arrivés en 1975, aux flux actuels, la venue de migrants n’a jamais cessé. La Guyane apparaît toujours aux yeux des populations pauvres du Brésil et du Surinam comme un « Eldorado », car les système de santé, de scolarisation et d’aides sociales n’ont pas d’équivalents sur le continent. On a décompté en 2012, près de 85 000 étrangers soit plus de 35 % de l’ensemble de la population. Bien évidemment devraient s’y ajouter nombre de clandestins. Les 155 000 français constituent un mélange d’individus aux origines diverses : peuples autochtones très minoritaires (8 à 12 %), Guyanais de souche plus ou moins ancienne, métropolitains pour qui la Guyane est une des dernières étapes d’une migration qui rappelle l’ancien empire colonial, et enfin enfants nés sur le sol guyanais dont les parents sont étrangers. Cette explosion démographique génère de lourds problèmes : il faut assurer du travail à tous dans un contexte difficile,scolariser, soigner.

 Modèle de fonctionnement du territoire guyanais

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La Guyane est cette terre des paradoxes qui donne naissance à une foule de stéréotypes. C’est un lieu où tout est flou, dans l’entre-deux.

Terre équatoriale, on peut y ressentir le froid, la nuit le long d’une rivière, y apercevoir les perroquets caquetants dans une brume épaisse au petit matin.

Terre des derniers vrais autochtones qui loin des routes officielles tentent tout en s’adaptant au XIXème siècle de conserver leurs traditions et un savoir précieux pour qui voudrait conserver la richesse de la forêt et sa biodiversité.

Terre du retour aux sources (ou ce que l’on imagine être les sources), on croit pouvoir y revivre les exploits des premiers arpenteurs géographes ou romanciers.

Terre des mondes interlopes qui ont fait depuis des siècles de l’orpaillage clandestin et des trafics illicites, un horizon lourd de violences.

Terre de la mondialisation, les derniers lancements parlent davantage de télécommunications, de mirages lunaires ou martiens.

C’est aussi le lieu de toutes les rencontres, de tous les métissages concentrés certaines heures sur la Place des Palmistes à Cayenne : fonctionnaire au niveau de vie élevé, bien intégré dans la société mondialisée, commerçant chinois ou libanais, marchandes qui poursuivent en créole un dialogue avec le passé, marginal échoué de l’avion qui a cru que « la misère est moins triste au soleil », futur cadre des hautes technologies, pressé.

En bref, on rencontre le monde.

 

1Un marron est un esclave qui a fui une plantation et son système et qui s'est réfugié en forêt.

Auteur : Monique Bégot

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