UN BASSIN DU MONDE
 
Le Bassin Caraïbe et la crise mondiale (2008)

 

L'année 2008 a marqué le début de ce nouveau millénaire. Elle a vu éclater une crise financière devenue économique, sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale et qui prend des proportions mondiales du fait de la globalisation de la sphère économique financière. En Caraïbe, c'est aussi une année fertile en cyclones très violents et destructeurs. Enfin, le changement de présidence aux États-Unis a abouti à l'élection, pour la première fois, d'un homme de couleur.

Le bassin Caraïbe (les membres associés de l'AEC auxquels nous ajouterons Porto Rico et les îles Vierges américaines) constitue l'ensemble géographique proche le plus dépendant de l'épicentre de cette crise : les États-Unis. Le cadre de cet article s'attachera aux conséquences avérées, mais aussi probables, touchant ce bassin à partir de cette triple conjoncture exceptionnelle. La crise ne faisant que débuter, il serait présomptueux d'en évaluer la durée et l'intensité réelles, ce qui donne aux perspectives caraïbes une forte dose d'incertitude. Toutefois, aucun des membres de cet ensemble n'est épargné. Après le rappel des caractéristiques de cette triple conjonction, nous envisagerons l'hétérogénéité des conséquences sur une Amérique médiane qui comprend à la fois de vastes États (les membres du G3) et de minuscules archipels (îles Vierges, îles Caïmans, îles Turques-et-Caïques).

1. 2008 : une année très particulière

1.1. La violence et la densité des cyclones à la fin d'une décennie exceptionnelle

Schéma n° 1
 

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Le schéma n° 1 montre que 2008 clôt de manière très active une décennie cyclonique très intense dans le bassin Caribéen. Seule la terrible année 2005 a connu plus de tempêtes tropicales et d'ouragans majeurs (3e niveau et plus sur l'échelle de Saffir-Simpson). Il en a résulté près d'un millier de morts et 44 milliards de dollars de dégâts (y compris les régions de Floride, Mississipi, Louisiane et Texas). Les experts ne peuvent encore trancher entre la preuve d'un changement climatique ou le simple retour d'un cycle de forte activité naturelle.

L'originalité de l'année tient à la répartition régulière dans le temps des cyclones majeurs ; elle a été mensuelle de juin à novembre alors que la saison traditionnelle se situe entre le 15 août et le 15 octobre. Deux de ces forts cyclones ont suivi un trajet singulier Sud-Nord ; il s'agit de Omar (13 au 18 octobre) et de Paloma (5 au 10 novembre) nés dans la mer des Antilles. Ce trajet était quasiment orthogonal à celui des trajets plus classiques des cyclones Ike (1 au 16 septembre) et Gustav (25 août au 4 septembre).

En-dehors des États bordiers du golfe du Mexique aux États-Unis, ces cyclones ont affecté toutes les îles, grandes ou petites, situées entre le 15e degré de latitude et le tropique du Cancer. De petits archipels prospères qui vivaient du tourisme ou des opérations financières offshore sont fortement touchés, certaines îles n'étant qu'à quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. Sont concernées d'Ouest en Est, les îles Caïmans, les îles Turques-et-Caïques et les îles Vierges tant britanniques qu'américaines.

Les Grandes Antilles ont aussi payé un lourd tribut à ces violences climatiques. Cuba a été affectée par trois cyclones majeurs. Les infrastructures et les cultures ont subi de gros dégâts qui ont amené l'île à ne pas refuser l'aide internationale1. Haïti a subi quatre cyclones alors qu'elle n'était pas encore remise des dégâts causés par les cyclones des années précédentes2. La République dominicaine et la Jamaïque ont aussi essuyé plusieurs passages cycloniques. Ces trois États ont en leur sein une forte proportion de pauvres vivant dans des quartiers insalubres, premières victimes des inondations, glissements de terrain et destructions diverses qui accompagnent les cyclones puissants. De plus, la très forte houle de l'ouragan Omar a fait des ravages sur les côtes caraïbes de l'arc antillais de la Martinique à St-Barthélémy.

1.2. La surprise des élections présidentielles américaines

Pour la première fois, les États-Unis ont élu un homme de couleur à leur tête ! C'est un événement extraordinaire aux yeux d'un bassin Caraïbe qui, sur le continent américain, représente la région la plus colorée, fruit de la vieille matrice coloniale esclavagiste européenne, celle qui a marqué cet espace durant près de quatre siècles.

Au-delà de ce tournant majeur s'ajoute la victoire des démocrates ; certes, le double mandat républicain de G.W. Bush n'a pas été marqué par la priorité des relations États-Unis–Caraïbe. Mais cette dernière région reste l'arrière-cour du géant du Nord et la nouvelle administration devrait différencier son attitude de celle de la précédente équipe. Au sein du binôme États-Unis-AEC, le cœur de la problématique porte sur les relations États-Unis–Venezuela et Cuba. Cette dernière a aussi un nouveau chef d'État, Raul Castro qui, sans se faire d'illusion, attend aussi d'Obama une nouvelle politique dont la levée de l'embargo serait le pas nouveau majeur. Le premier voyage de R. Castro à l'étranger s'est déroulé au Venezuela tendant à donner du relief à l'axe « bolivarien » anti-américain que le Venezuela s'efforce de bâtir. Dans l'AEC, il peut compter sur Cuba et tente de séduire le Nicaragua. Les récentes manœuvres navales conjointes russo-vénézuéliennes ne sont pas neutres, près d'un demi-siècle après la crise des fusées. Ne doit-on pas interpréter ces faits dans un cadre mondial géostratégique où Russie et États-Unis se défient par Géorgie et Venezuela interposés en attendant de futurs défis, dans l'Arctique par exemple ?

Mais l'année 2008 a connu un autre événement exceptionnel passé inaperçu en Europe. Il s'agit du premier sommet latino-américain sous l'assistance des États-Unis depuis l'indépendance de ce continent ! Les 16 et 17 novembre près de Bahia, le Président du Brésil a réuni trente-deux États d'Amérique latine et des Caraïbes avec leur président ou leur premier ministre3. Cette réunion historique a intégré de facto le bassin Caraïbe (du moins ses membres indépendants) au sein de l'Amérique latine. Raul Castro y a fait une entrée remarquée, symbolisant le retour de Cuba dans la famille latino-américaine, quarante-six ans après son exclusion de l'Organisation des États Américains (OEA).

La nouvelle présidence des États-Unis devra donc se pencher sur les relations entre son pays et le reste du continent dont l'AEC forme la partie la plus proche et celle qui dépend le plus de son puissant voisin tout en ayant en son sein, l'État, Cuba, qui conteste le plus cette situation quasi séculaire. La grave crise économique qui frappe les États-Unis risque de susciter sur place des comportements protectionnistes pour lesquels les Démocrates ont plus d'affinités que les Républicains. La politique keynésienne de relance publique des investissements aux États-Unis, visant à la création d'emplois nationaux tend à aller dans le sens de la défense des intérêts américains. Enfin, les États-Unis ne peuvent ignorer l'extension inquiétante des narcotrafics, particulièrement en Amérique centrale, car ces trafics ont les États-Unis comme premier client. Le Mexique semble avoir pris le relais de la Colombie dans cette sinistre rubrique4. Les cartels mexicains de la drogue veulent s'assurer le contrôle des régions par où transite la cocaïne entre la Colombie et le Mexique, à destination du marché des États-Unis. Une terrible guerre des gangs ravage le Nord et le Centre du Mexique qui oblige la Présidence du pays à faire intervenir l'armée (36 000 hommes)5. Les pays voisins, en particulier le Guatemala, sont contaminés par cette violence6.

1.3. La plus grave crise économique depuis la Grande Dépression

La crise actuelle a débuté par celle du système financier international dans la seconde moitié de 2007. Le système bancaire a été ébranlé par la prolifération des « subprimes », crédits immobiliers à taux variable accordés généreusement par les banques des États-Unis à une clientèle peu solvable pour de tels crédits. Il y a eu dissémination de ces créances par « titrisation » au sein du système bancaire international alléché par de fortes marges, avant que l'opacité des procédures et la mondialisation des risques mal évalués ou masqués ne déclenchent des faillites de banques et de considérables pertes de capital boursier.

L'année 2008 a vu l'ébranlement des plus grandes banques d'affaires américaines puis européennes (Grande-Bretagne, Irlande). La confiance qui est à la base de la pratique financière vînt à manquer entraînant la rareté de l'argent du fait des pertes et son coût plus élevé, par méfiance réciproque entre les acteurs du marché. Dans une économie globalisée qui repose sur un crédit abondant et bon marché, la base vînt à manquer ; il s'ensuit un blocage progressif des rouages de l'économie qui manque de liquidités. L'activité économique baisse d'intensité et la récession s'installe dans un système capitaliste dont la variable d'ajustement la plus usitée est la contraction des dépenses de main-d'œuvre. Il s'en suit de nombreux licenciements corollaires de faillites ou de graves difficultés, face à des consommateurs qui, surtout en Amérique du Nord, ont pris l'habitude de vivre à crédit qui, désormais est rare et cher.

Il est encore impossible d'évaluer toute l'ampleur de la crise ainsi que sa durée car les finances bancaires sont loin d'être assainies. La récession est désormais installée dans les deux moteurs externes qui impulsent l'économie des membres de l'AEC : les États-Unis et l'Union européenne.

Cette même crise a aussi entraîné une très grande volatilité des prix des matières premières agricoles et minérales comme le démontrent les graphiques du schéma 2.

 

Schéma n° 2
 

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En un an, la chute des prix est sévère : 67,6 % pour le nickel, 60,5 % pour le coton, 55,5 % pour le blé, 41,2 % pour le cuivre et 29 % pour le café. Après son pic de juillet 2008 à près de 150 dollars le baril, le pétrole stagne autour de 40 dollars en fin d'année. La très forte hausse des prix des matières premières résultait pour une part de l'attraction qu'exerçaient ces produits pour des fonds très spéculatifs qui amplifiaient fortement les tendances réelles des marchés physiques de ces matières premières. La crise financière a fait reculer ou disparaitre cette spéculation et a provoqué le recul des prix. Toutefois, ce dernier est d'évidence, la traduction plus ou moins anticipée d'une forte baisse de la demande consécutive à la récession économique. De nombreux projets d'investissements sont remis en cause par la perte de valeur boursière des sociétés qui dominaient ces secteurs.

En ce qui concerne les hydrocarbures, les perspectives à moyen terme de pénurie mondiale sont-elles remises en cause ? Tout dépendra de la durée et de l'intensité de la crise ainsi que de la réactivité des producteurs, principalement des membres de l'OPEP pour ajuster l'offre. L'appétit mondial en énergie des pays émergents reste une donnée fondamentale. Au-delà de la crise actuelle et en tenant compte des futures et probables mesures d'économie, ainsi que de l'usage accru des énergies renouvelables, le pétrole devrait redevenir cher, ne serait-ce que pour éviter qu'il ne devienne trop vite rare. Le prix actuel n'assure plus la rentabilité des projets d'extraction des naphtes non conventionnels et les gisements à découvrir en eau très profonde ou dans les hautes latitudes seront très coûteux à exploiter.

2. Les multiples conséquences de la crise dans l'arrière-cour de son épicentre

Pour les membres de l'AEC, les conséquences de la crise sont directes et multisectorielles. Il s'agit d'abord du déclin très probable des exportations caribéennes tant dans le domaine agroalimentaire que pour les produits manufacturés issus des zones franches industrielles tant insulaires que continentales.

La déconfiture des fonds spéculatifs devrait affecter de nombreux paradis touristiques antillais. Le chômage explose aux États-Unis7. Il touche d'abord les plus précaires, en majorité des immigrés, dont une large part provient de la Caraïbe8. Ces derniers retournent parfois d'où ils viennent mais, le plus souvent, ils cessent d'envoyer les précieuses sommes (remesas) qui font vivre tant de familles caribéennes9. D'autre part, les États-Unis comme l'Union européenne sont en train de durcir leur législation relative aux immigrés illégaux (ils seraient plus de douze millions aux États-Unis). L'activité touristique est fondamentale pour la plupart des Antilles, surtout les plus petites. Mais le bassin caribéen demeure une destination proche et relativement bon marché que certains clients nord-américains pourraient préférer à des destinations plus coûteuses (Europe, Asie). Par contre, pour la clientèle européenne, le repli pourrait se faire au détriment des Antilles, au bénéfice de lieux moins chers (rivages de la Méditerranée). La baisse du niveau de vie des classes moyennes américaines devrait affecter leur budget de vacances. Or le bassin caribéen constitue la première destination extérieure de cette clientèle tant pour le séjour que pour la croisière.

Cette crise risque aussi d'accroître la pauvreté dans le bassin Caraïbe et de remettre en question certains progrès sociaux de sociétés qui restent fortement inégalitaires. Elle risque aussi de stimuler une insécurité alimentée par ces déséquilibres socio-économiques et l'hydre des narcotrafics.

2.1. Vers un lourd tribut antillais

Les redoutables cyclones de 2008 ont balafré la partie septentrionale des Antilles, des îles Caïmans aux îles Vierges. Leurs dégâts sur les infrastructures locales amplifient les conséquences des restrictions des débouchés nord-américains de leurs productions (Jamaïque, République dominicaine). Cuba, meurtrie par les intempéries est la moins touchée par la conjoncture économique car la moins intégrée à la globalisation économique et financière. Haïti apparaît la plus fragile, la plus désorganisée et la plus pauvre. Elle sort exsangue de cette année 2008, sans espoir de solution à court terme pour sa faiblesse institutionnelle.

De par leur statut, Porto Rico et les îles Vierges devraient subir une conjoncture similaire à celle de Washington avec une tonalité sociale sans doute aggravée par rapport au continent. Les trois DOM (régions d'Outre-mer) françaises devraient se singulariser ; leur statut implique une conjoncture décalquée de celle de la France. La forte proportion d'emplois publics (fonctions d'État, hospitalière et des collectivités locales) devrait amortir en partie l'impact de la récession. Mais le coût de la liaison transatlantique peut restreindre la fréquentation touristique des Antilles françaises.

Trinidad tient une place à part dans la Antilles. Productrice d'hydrocarbures, elle a engrangé les pétrodollars, mais la récente et brutale baisse du prix du pétrole peut menacer ses projets d'investissements10. L'île a eu la sagesse de s'orienter vers l'exportation de gaz naturel liquéfié, au marché plus stable que celui du pétrole. Si le projet de gazoduc desservant l'arc des Antilles jusqu'à Porto Rico se réalise, l'île renforcera sa prééminence énergétique sur cette région des Petites Antilles comprenant de nombreux États du CARICOM.

Nombreux sont les paradis fiscaux antillais ; par-delà les ravages des récents cyclones (îles Caïmans, îles Turques-et-Caïques, Bahamas, îles Vierges britanniques) leur fonction financière devrait perdurer pour plusieurs raisons. La première tient à ce que ces zones grises de la finance internationale resteront utiles car indispensables au système financier international pour les montages de projets complexes et la tentation éternelles des détenteurs de capitaux de minimiser, si ce n'est d'annuler, la retenue fiscale. La seconde raison montre qu'ils constituent le lieu idéal pour « blanchir » les flux d'argent des activités criminelles. Celles-ci sont polyvalentes (drogues, armes, migrants, jeux, prostitution, contrefaçon) et génèrent des sommes considérables en argent liquide nécessitant d'être légalisées (blanchies). En pleine crise financière où manquent cruellement les liquidités, ces paradis fiscaux, secoués par la méfiance généralisée à l'égard de leurs pratiques opaques, ne sont-ils pas tentés d'absorber discrètement cette manne bienvenue pour redonner vie aux flux d'investissements ? La vraisemblance est d'autant plus grande que les projets de renforcement des moyens de régulation financière, refrain repris après chaque crise, ne pourront guère empêcher ces mêmes paradis fiscaux d'être de nouveaux utiles lorsque la crise sera atténuée.

2.2. L'Amérique centrale s'inquiète pour ses exportations et ses émigrés

Hormis le Panamá, les États d'Amérique centrale sont de gros exportateurs agroalimentaires (bananes, café, coton) qui vont souffrir des prix erratiques de ces denrées sur le marché mondial, alors que leurs ressources vivrières restent insuffisantes ou entrent en concurrence (maïs) avec la production de biocarburants.

L'aspect le plus grave de cette crise concerne les flux migratoires issus de ces pays. Ces expatriés envoient des sommes vitales pour l'économie de ces États qui connaissent une instabilité socio-économique (à l'exception du Costa Rica) avec de graves écarts de richesse et une insécurité croissante attisée par les trafics de stupéfiants et la violence des bandes (maras) qui affecte la plupart des grandes villes.

Le Panamá est à part dans l'isthme. C'est l'économie la plus « tertiairisée », la plus dollarisée et la plus mondialisée. Sa place financière est ébranlée par la crise, du moins dans ses activités légales. Si le trafic du canal ne subit pas comme celui de Suez, les conséquences de la piraterie maritime, il devrait connaître le recul du trafic maritime mondial conséquent à la crise. Possédant la première flotte mondiale sous pavillon de complaisance, Panamá va ressentir l'effondrement brutal actuel des taux de fret qui immobilise un nombre croissant de vraquiers devenus non rentables11.

Panamá devra aussi prendre en compte plus tôt que prévu, la future concurrence de la voie du Nord-Ouest qui économisera 5 000 km entre Tokyo et Londres et 7 000 km entre l'Asie et la côte Atlantique des États-Unis12.

2.3. Parmi les membres du G3, le Mexique paraît le plus touché

Les membres du G3 sont d'importants producteurs et exportateurs d'énergie : hydrocarbures auxquels s'ajoute le charbon pour la Colombie. Après avoir profité des prix élevés depuis deux ans, ces mêmes pays subissent la baisse actuelle du prix du pétrole. La Colombie est la plus proche politiquement des États-Unis et son économie est plus diversifiée que celle des deux autres membres. Toutefois, ce pays est loin d'avoir réglé ses problèmes de sécurité intérieure et d'équilibre socio-économique.

Le Mexique est le plus intégré des trois car membre de l'ALENA ; il reçoit ainsi de plein fouet les effets de la conjoncture des États-Unis. Se restreignent ainsi les débouchés des nombreuses « maquiladoras », en particulier dans le secteur automobile. Les États-Unis ont privilégié récemment la production de bioéthanol ce qui a restreint leurs ventes de maïs au Mexique où la population subit une forte hausse du prix de sa nourriture de base (tortillas). C'est dans ce même Mexique que la récession économique américaine a les plus graves conséquences pour les émigrés. Ces derniers illégaux ou installés de longue date chez le voisin du Nord, sont frappés par le chômage. Leurs envois d'argent se montaient à 24 milliards de dollars en 2007, soit la seconde source de devises nationales après les hydrocarbures et avant le tourisme13. Ce dernier ne sera-t-il pas lui aussi touché ? Le Mexique souffre aussi de la chute du prix du pétrole qui s'ajoute aux faiblesses structurelles nationales de ce secteur. Crispée sur la fermeture absolue de son secteur pétrolier (exploration, production, transport) à tout capital étranger, le Mexique utilise sa compagnie PEMEX comme pompe à finances publiques. Or la production décline par épuisement des principaux gisements et la PEMEX ne possède l'expertise technologique de la PETROBRAS pour l'exploitation en eaux profondes. Combinée à une consommation nationale croissante dans une économie peu économe en énergie, la marge exportatrice se restreint et oblige le Mexique à réfléchir à moyen terme à un « après pétrole ». Ces difficultés économiques s'inscrivent dans une présidence difficile et contestée et un climat d'insécurité croissante qui, parti des États frontaliers, tend à gagner l'ensemble du pays.

Le Venezuela est le premier exportateur de pétrole d'Amérique, ce qui lui a permis d'accumuler les devises qu'il a mis au service d'une double géopolitique régionale et internationale. La première concerne ses voisins caribéens proches qu'il fournit en pétrole bon marché14, (Cuba, Amérique centrale, Haïti, Jamaïque, République dominicaine avec l'accord Pétrocaribe). En Amérique du Sud, le Venezuela s'appuie sur la Bolivie et l'Équateur et vient d'être associé au MERCOSUR. Mais ce noyau « bolivarien » n'attire pas les autres pays « de gauche » comme le Chili ou le Brésil, ce dernier s'estimant être le leader naturel de l'Amérique latine. Au plan international, le « chavisme » a établi des liens avec l'Iran, l'Inde et surtout la Chine qui lorgne sur les ressources du sous-sol vénézuélien. Ces nouveaux partenaires pourraient à terme soulager le Venezuela de sa lourde dépendance à l'égard de l'ennemi affiché : les États-Unis15. Le Venezuela demeure une « pétro-économie » : les hydrocarbures procurent plus de la moitié des recettes de l'État et plus de 90 % des exportations nationales en valeur. Ces pétrodollars constituent la base essentielle d'une politique nationale de subsides sociaux. La chute actuelle du prix du pétrole handicape fortement les desseins du Président Chavez qui vient de subir un semi-échec lors des récentes élections régionales. De plus, le pétrole national, lourd et visqueux, nécessite des procédés de raffinage coûteux, alors que PDVSA a négligé les investissements dans un secteur très capitalistique. Aussi les récentes initiatives stratégiques avec la Russie participent-elles d'une posture de prestige qui, dans le nouveau contexte économique mondial, risque de dépasser les véritables capacités de son initiateur.

A la porte méridionale des États-Unis, d'où est partie la crise actuelle, le bassin caribéen ne peut qu'en subir les inconvénients. Tous les territoires ne sont pas également touchés. Les petits archipels du Nord des Antilles ont, sans doute, plus souffert des cyclones de l'année 2008 que du désaveu cinglant des spéculations boursières. Pour les grandes îles, aux dégâts résultant des aléas climatiques, vont s'ajouter les restrictions de leurs débouchés nord-américains. Ce dernier phénomène apparaît encore plus évident pour l'Amérique centrale et le Mexique, lesquels de plus, vont voir s'étioler leur soupape de sureté que constituait le flux incessant d'émigrés et les sommes qu'ils renvoyaient d'au-delà de la frontière du grand voisin du Nord.

La profonde extraversion structurelle qui caractérise les économies caribéennes laisse à penser que les solutions pour sortir de cette crise seront, comme les causes, en grande partie extérieures à ce bassin.


1 Cuba a sollicité des États-Unis la levée provisoire de l'embargo pour l'achat de matériaux de construction et de denrées. Elle lui a été refusée par Washington qui voulait lier sa proposition d'aide de 100 000 dollars au contrôle sur place des dégâts, exigence refusée par Cuba.

2 La région centrale d'Haïti a subi un véritable désastre avec plusieurs dizaines de morts. Ainsi la ville de Gonaïves, quatrième ville du pays avec 260 000 habitants, était, fin octobre, envahie par 2,5 millions de m3 de boue et de détritus ! La situation est d'autant plus grave que le pays survit dans un contexte sociopolitique délabré, sans véritable sécurité civile ni ordre public.

3 Sur ces 33 membres, l'AEC en compte 25, étaient absents les présidents du Pérou et de la Colombie, pays les plus proches politiquement des États-Unis qui réuniront le sommet annuel des Amériques en 2009 à Trinidad.

4 L'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) évalue à 300 milliards de dollars le coût en termes de dépenses de santé publique et de sécurité, supporté par les pays victimes de la violence liée aux trafics de drogues en Amérique latine et dans les Caraïbes (16 % du PIB de la région).

5 En octobre 2008, cette guerre des gangs comptait 3 200 morts (cf. Le Monde 11.10.2008).

6 Les pouvoirs publics du Guatemala reconnaissent ne plus vraiment contrôler leur région septentrionale (Flores) ; 2008 a connu 6 200 homicides, 518 de plus qu'en 2007 dans un pays qui a connu une guerre civile (1960-1996) qui a fait 200 000 morts.

7 En décembre 2008, l'économie américaine a perdu 526 000 emplois, un record depuis 1945 !

8 Depuis la crise des subprimes (mi-2007) aux États-Unis, le secteur de la construction aurait licencié 250 000 « latinos ».

9 En 2006, les envois des émigrés représentaient en pourcentage du PIB : Honduras, 26 % ; Guyana, 24 % ; Haïti, 22 % ; Jamaïque, 18 % ; Salvador, 18 %. D'autre part, chaque année, plus de 50 % des diplômés des pays membres de l'AEC émigrent (source : Atlas Mondial des Migrations).

10 Dont une liaison rapide du nord au sud de l'île.

11 Le Baltic Dry Index est calculé à partir du prix pratiqué sur 24 routes maritimes du transport en vrac des matières sèches (minerais, métaux, grains). De 1998 à 2005, il a oscillé entre 900 et 1 100 points, puis a bondi à plus de 4 000 de 2005 à 2007. L'année 2008 a connu un pic à 11 793 points le 20 mai pour retomber à 818 points le 19 décembre, soit près de quinze fois moins !

12 En septembre 2008 a été réalisée la première liaison commerciale par un bateau d'une compagnie canadienne empruntant la voie du nord-ouest. La navigation avec fort peu de glace flottante a conduit le navire de la baie de Baffin à l'Est, à Cambridge Bay au sud-est du Golfe d'Amundsen qui s'ouvre à l'Ouest vers la mer de Beaufort, puis retour au port de Nanisivik à l'Est.

13 Dans le seul État du Michoacan, 2,5 millions de ressortissants sont installés aux États-Unis. Leurs envois se sont élevés en 2007 à 2,25 milliards de dollars, soit l'équivalent des subventions fédérales que reçoit cet État (voir Le Monde du 28.11.2008). La CEPAL (Commission Économique pour l'Amérique latine) prévoit le retour de 2 à 3 millions de Mexicains dans les prochains mois.

14 PDVSA possède une filiale aux États-Unis, la CITGO, qui en 2005 après le passage de Katrina a décidé de fournir du fuel à bon marché aux familles américaines nécessiteuses. En 2008, 200 000 familles en ont bénéficié pour un coût de 100 millions de dollars. Menacé par la baisse récente du prix du pétrole, le programme a été maintenu par Chavez, satisfait de donner ainsi une leçon à l'administration Bush (voir Le Monde du 09.01.09).

15 Le Venezuela exporte par an environ 50 millions de tonnes de brut et de produits raffinés vers les États-Unis, soit la moitié des exportations d'hydrocarbures, alors que ces tonnages ne représentent que 10 % des importations américaines (contre 17 % en 1996).

Auteur : Jean-Pierre Chardon

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