REGARDS CROISÉS
 
Gabriel García Márquez et la Caraïbe

 

«  Je suis né et j'ai grandi dans la Caraïbe. J'en connais tous les pays, toutes les iles, et peut-être est-ce de là que vient ma frustration n'avoir jamais rien vécu ni rien fait qui soit plus étonnant que la réalité »

 

Gabriel Garcia Marquez


 

Gabriel Garcia Marquez (né le 6 mars 1927 à Aracataca, Colombie), prix Nobel de littérature 1982, est un homme de la Caraïbe. Son tempérament, sa physionomie, son expression, sa culture, tout en lui exprime son être caribéen. Dans beaucoup d'occasions, il a répété sans relâche qu'être caribéen est unique, et que c'est quelque chose qui nous nous différencie des autres habitants du monde. Peu importe que l'on soit colombien, vénézuélien, ou d'un autre pays continental du bassin caraïbe. Nous qui sommes nés dans les zones baignées par la mer Caraïbe, nous sommes différents aussi des habitants des autres parties de nos pays, car notre passé et notre culture nous rattachent davantage aux peuples de la Caraïbe qui ont vécu des processus similaires aux nôtres. Des peuples qui ont souffert, mais qui, en même temps, ont tiré profit de ce métissage intime de trois races qui se sont entremêlées , souvent par la force, pour donner naissance à ce que l'on appelé l'homme et la femme caribéenne.

 

La Caraïbe colombienne est un prolongement, mais plus qu'un prolongement, elle est une partie intégrale et vitale de ce que l'on a dénommé la Grande Caraïbe, dont nous, les originaires de la côte caribéenne colombienne, nous nous sentons partie prenante.

Garcia Marquez l'avait bien dit dans son texte Fantasía y creación artística en América Latina y el Caribe, «  En Amérique Latine et dans la Caraïbe, les artistes n'ont pas eu beaucoup à inventer, et peut-être que leur souci a été tout autre : rendre crédible leur réalité. » Dans le même texte, il a aussi montré, très clairement, ce qu'est la réalité de la Caraïbe : «  La Caraïbe, à strictement parler, s'étend ( au nord) jusqu'au sud des Etats Unis, et au sud jusqu'au Brésil. N'y voyez aucun délire expansionniste. Non : c'est que la Caraïbe n'est pas seulement une aire géographique, comme les géographes le croient à bon droit,, mais aussi une aire culturelle très homogène. »

C'est cela précisément la Grande Caraïbe, une aire culturelle homogène qui nous rapproche et qui permet que ce grand écrivain colombien soit considéré comme un des grands hommes de la Caraïbe, puisque il y a dans son oeuvre littéraire, dans son réalisme magique, tout l'ensorcellement, tout le charme et surtout toute la démesure de la Caraïbe.

 

Je transcris ci-après les propos entendus lors d'un entretien sur le thème de la Caraïbe avec Garcia Marquez, réalisé par le grand journaliste colombien récemment disparu, Ernesto Mc Causlad, qui était aussi un autre exemple de cet homme caribéen dont nous parlons.


 

L'entretien :

 

LA COTE

 

GGM- Je vais te dire ce qui me plait le plus dans le littoral. Je ne te le dis pas, je te l'explique. Je prend l'avion, par exemple, de Paris à Carthagène ou de Madrid à Carthagène ou à Barranquilla. Dès que je débarque ici, je note que tout, dans mon corps et mon esprit, se remet en place et s'identifie parfaitement à la réalité écologique qui m'entoure. J'en suis arrivé à la conclusion que chacun fait partie de son milieu écologique et qu'il est extrêmement dangereux et grave d'en sortir. C'est ce que je ressens, à franchement parler, pas seulement sur la côte caraïbe, mais n'importe où dans la Caraïbe. Que l'on me lâche les yeux bandés, et je sais que je suis dans la Caraïbe, parce que mon organisme fonctionne comme dans aucun endroit, de même que mon esprit, et tout mon être. Il s'agit d'un réajustement du à une identification totale du corps et de l'esprit à l'environnement.

 

EM – Et le contraire n'arrive pas quand tu es là bas ...tu as des réactions organiques qui....

 

GM - Bien sur, c'est un désastre ! Je dors mal, la mémoire me fait défaut, j'ordonne mes idées autrement, mais ça a toujours été ainsi, ce qui arrive c'est que j'en prends pleinement conscience aujourd'hui. Quand j'écrivais «  El otoño del patriarca » j'ai eu tout à coup un arrêt à un certain moment et ce fut un blocage, je ne savais pas comment continuer. J'ai pensé naïvement alors que c'était parce que je perdais la mémoire des choses, de la manière d'être des gens, de la couleur de la lumière....et j'ai arrêté tout ça et je suis revenu ici et j'ai fait un voyage dans toutes les iles de la Caraïbe, l'une après l'autre. Ca a duré un mois. Un voyage durant lequel je n'ai rien fait, ni vu qui que ce soit, je n'ai rien fait de particulier, ...sinon..... je me mettais sur la plage, je regardais les gens, je leur parlais, à cette époque j'avis l'avantage, premièrement, d'être moins connu que maintenant, et deuxièmement, c'est surement l'endroit où on me connaît encore moins maintenant. J'étais avec Mercedes, et elle me disait « bien, mais qu'est ce que tu es venu chercher, tu n'as pris aucune note, tu n'as rien dit.... ».

 

Je suis revenu, et je me suis lancé dans mon travail jusqu'à la fin, et je me suis rendu compte que ce n'était pas que j'oubliais les choses, c'était que le carburant de ma culture de base était épuisé. Il m'avait suffi de vivre là. Après, en relisant le livre, en relisant le manuscrit original, je trouvais de petits détails : une fille qui tout à coup jetait un regard en passant et qui avait un foulard jaune et les yeux bleus..... tout ça est arrivé en rafale comme ça....toutes ces choses me semblaient être ce qui me manquaient..non, ce dont j'avais besoin c'était d'avoir cette atmosphère au fond de moi pour continuer à écrire, parce que tout le reste, je le savais d'avance. Il me fallait le carburant pour prendre mon envol. Je n'ai pas oublié cette expérience.

Je pourrais même te dire, écoute, rien ne me plait, tout me choque, tout me dérange, mais je ne peux être ailleurs qu'ici. C'est comme çà, ça te vient tout naturellement.

 

L'ABSENCE

 

CGM – Quiconque a lu un de mes livres s'aperçoit que je suis jamais parti. Ou si je suis parti, je n'ai jamais réussi à couper le cordon ombilical. En fait, je ne suis jamais parti. Vivre ailleurs ce n'est pas la même chose. Partir c'est perdre ses racines. Et moi, même si je l'avais voulu, en vérité je n'ai pas pu. Mais pas seulement...je n'ai pu m'extraire de la Caraïbe. Ce n'est pas..disons...du pays, non, c'est de la Caraïbe elle-même que je n'ai pas pu me déraciner.

Le fait est que j'ai cessé depuis longtemps de me préoccuper de tout çà parce qu'il y a eu une époque où on considérait que vivre hors de la Colombie était une trahison, et j'avais toujours une réponse à çà : où que je sois dans le monde, j'écris un roman colombien. Parce qu'en plus, je suis tellement réfractaire que j'ai l'impression que tous les voyages et tous les lieux où j'ai résidé n'ont aucune influence pour me changer en quoi que ce soit. Je suis aussi entier que quand je vivais à Aracataca. Un autre problème vient des processus de l'acculturation, qui est fondamentale et s'enrichit naturellement avec les voyages et la connaissance d'autres mondes et d'autres individus, mais les éléments de base de ce que j'écris, je les possédais à dix ou douze ans quand je vivais sur la côte.

Quant à l'influence du « Vallenato », il n'y a pas de doute, j'ai en moi depuis..mes premières années, toutes les influences de la culture populaire caribéenne, et je crois même qu'au contraire, c'est l'école et l'université qui tendent à les déformer et à les dévaloriser...à mépriser ces expressions de la culture populaire.

 

EM – Tu ne ressens pas parfois une envie d'aller à la campagne, de revenir au village.....

 

CGM – Je le fais, en fait, ce qui arrive c'est que maintenant il y a un inconvénient pratique, je ne peux rien voir, parce que j'arrive et tout de suite on s'empresse autour de moi, on m'entoure et je ne peux pas....çà veut dire que les villages ne sont pas pareils quand je suis là, les gens, les amis et ceux qui sont autour, les transforment.

Mon vieux, si seulement je pouvais ! Mais ce n'est pas possible. Mais çà m'arrive aussi dans les villes, pas seulement dans les villages.

 

LA CELEBRITE

 

CGM - J'ai l'avantage d'être connu, mais on n'y prête pas attention. J'ai dit une fois à Baranquilla quand j'étais là bas il y a une quinzaine d'années, j'ai dit ce qui arrive ici sur la côte c'est qu'il n'y a pas de renommée qui dure plus de vingt quatre heures. Ici je sors dans la rue et j'entends : quoi de neuf Gabo !....quoi de neuf Gabo ! Personne ne vient t'embêter pour quoi que ce soit. Ni pour demander du travail, ou un autographe, ni pour dire qu'ils ont lu ou pas lu le livre....rien. C'est formidable ! Il y a deux endroits comme çà qui sont formidables : Mexico, parce que c'est une ville tellement grande et complexe qu'on ne sait pas si j'y suis ou pas. Donc, quand je suis prêt à écrire, je m'en vais là-bas, j'emmène mes valises, je m'y enferme et j'écris tranquillement......En plus, j'ai ma bibliothèque de travail là-bas, et deuxièmement la côte où on ne fait pas cas de moi. On me salue, on me parle et tout...mais personne ne s'arrête pour me balancer sa philosophie.....

 

LE NARRATIF


Le grand talent de la Caraïbe et je crois qu'elle est indépassable dans le monde, est sa capacité narrative. Quand on te raconte une histoire c'est comme on sait le faire. C'est qu'ici on te fait une histoire avec tout.

 

EM – Cà tu le vois tous les jours avec les gens avec qui tu parles.....

 

CGM – Oui....mais en plus ils te font des sorties philosophiques comme çà, mais qui viennent toujours d'un événement qu'ils te racontent tel qu'il est arrivé. Non....en plus c'est un talent narratif providentiel. Quand on la chance de le capter à temps et d'en devenir une sorte de porte parole, ou un archétype, c'est merveilleux. Ce que j'ai écrit je n'aurais pu le faire dans aucun autre endroit. C'est que tout est dérobé à la vraie vie.

 

EM – Donc ce n'est pas qu'il y ait plus d'histoire qu'ailleurs....ou que nos histoires soient plus ou moins fantastiques qu'ailleurs....

 

CGM - Non. La vérité est que les gens savent les voir comme elles sont et ils savent les raconter. Je crois que çà arrive partout. Plus ou moins, mais les gens ne savent pas te les raconter et en plus il existe des éducations culturelles qui voient les choses et refusent de les accepter et ils ne les répètent pas car ils ne peuvent croire que ces choses arrivent vu qu'on leur a enseigné que cela ne peut pas arriver. Ils voient un tapis, une natte qui passe là en volant et tu tombes sur un cartésien qui te dit que non, qu'on ne sait pas ce que c'est ….car on sait que çà ne vole pas.En revanche, ici on te raconte comment çà vole...on te dit : non...que..que se passe-t-il ? Il est parti sur un tapis....mais comment est-il parti sur une natte ? Ah bon, s'il est parti en volant ok, et c'est tout. Et toi tu sais que c'est vrai. Tu ne le mets pas en doute. Les touristes en doutent et prennent des photos de la natte qui vole.....nous non...la natte vole, point.

 

 

LE « VALLENATO » (musique traditionnelle de la côte caraïbe colombienne)

 

CGM – Chaque genre a son âge. Cela veut dire que le roman d'aujourd'hui n'est pas le roman d'il y a un siècle ni celui d'il y a deux ou trois siècles.C'est pareil pour le « Vallenato », pour le boléro, c'est la même chose pour tout.

 

Si on se met à retracer l'histoire du Vallenato, on voit que son origine est strictement d'ordre narratif. C'étaient des poètes ambulants qui allaient de village en village et racontaient un événement sous forme de chant. Maintenant, cela a évolué. Cela a évolué de pair avec l'évolution même du pays. Que le « Vallenato » soit devenu romantique, qu'aujourd'hui il gagne du terrain sur le Boléro, qu'il ait été pendant des années le roi du romantisme au sein de la musique caribéenne, il me semble que c'est la conséquence des temps. En sorte que le « Vallenato » romantique d'aujourd'hui est aussi acceptable que quand il était narratif et qu'il le sera demain, on ne sait pas comment il sera....naturellement il y a une grande influence commerciale dans le Vallenato actuel, et même dans ce Vallenato romantique, cela donne l'impression que c'est aussi à cause d'un influence commerciale , mais c'est la réalité. Toutefois, avec le temps qui passe il y aura moyen de filtrer tout çà et de voir ce qui reste en réalité, mais je crois que le Vallenato d'aujourd'hui, ce Vallenato romantique, passablement commercial, est aussi légitime que celui des poètes ambulants.

 

EM – Il y a un qui te plait ?

 

CGM – De ceux d'avant ?

 

EM – De ceux d'avant. Des nouveaux....

 

CGM – Oui, je ne pourrais pas les citer maintenant, il y en a tellement en plus, que je ne connais même pas les noms des auteurs. Ce qui me préoccupe, et ma réponse a beaucoup à voir avec cette préoccupation, c'est la tendance actuelle de rendre le Vallenato académique. De faire une Académie du Vallenato. Pour dire lequel est légitime, lequel ne l'est pas et lequel l'est vraiment. C'est cet aspect que je critique dans l'Académie de la langue. Elle a emprisonné la langue , c'est une Académie policière, qui attrape les mots et les enferme et ceux qui ne sont pas dans la cage, on ne peut pas s'en servir ; ce n'est pas raisonnable de faire la même chose avec le Vallenato. C'est la vie qui fabrique le langage, c'est la rue, et le Vallenato ce sont les gens qui le font. Par exemple, quand j'ai connu le Vallenato c'était un vrai sacrilège de danser le Vallenato. Quand on fait la fête avec le Vallenato, tu le sais bien, c'est dans un endroit autour des chanteurs. On boit beaucoup, on reste là des heures, des années, tant que dure la cohue on y revient et on continue, mais c'est pour écouter, pas pour danser.....maintenant on a commencé à le danser, on n'y peut rien.....qu'au moins ils apprennent à bien le danser.

 

EM – Mais ils le dansent bien....

 

CGM – Aujourd'hui ils le dansent bien, en plus çà se danse bien. J'ai toujours souffert de ne pas savoir danser le Vellanato. Ceci dit, dans une fête avec le Vallenato, je ne danse pas le Vallenato. Maintenant dans une fête ici ou à Bogota, avec les groupes devenus électroniques et tout..., bon mais c'est l'évolution du Vallenato qui devient un Vallenato que l'on danse. C'est çà la vie, les choses continuent leur vie. Le jour où çà s'arrête, c'est la mort. Tout est fini. On sort de la vie. Et sortir de la vie, du moins jusqu'à il y a cinq minutes, cela s'appelait la mort.

 

 

Auteurs : Gabriel Garcia Marquez , Iliana Restrepo Hernandez
Traduction :  : Alfred Regy

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