UN BASSIN DU MONDE
 
La Caraïbe, Nord et Sud entremêlés

 

La Caraïbe ne se laisse pas aisément cerner, ni d'un trait de plume, ni d'une phrase. Dans sa délimitation même, elle est déjà complexe. Elle n'a pas, en elle-même, de frontière politique, elle est avant tout le produit de près de cinq siècles d'histoire, de conquêtes politiques, de colonisation, de migrations contraintes ou volontaires, de systèmes économiques et de relations au monde. C'est un subtil mélange de fragmentation et de cohérence.

Des Antilles au bassin caraïbe

Les Grandes Antilles, c'est-à-dire les îles du nord, principalement Cuba et Hispaniola/Saint-Domingue, et les Petites Antilles constituent un premier ensemble, on serait tenté de dire le cœur de cette Caraïbe, si la métaphore ne risquait pas d'introduire un biais. L'archipel s'étend sur presque 4 000 kilomètres de long et joint les deux masses continentales de l'Amérique. Au sud, le détroit du Serpent n'est pas large de plus de 20 kilomètres entre Trinidad et les côtes du Venezuela. Au nord, le cap San Antonio de Cuba est à deux cents kilomètres du Yucatán mexicain, la distance est équivalente entre les côtes cubaines et la Floride, et encore moindre entre les Bahamas et Palm Beach. Un véritable pont. Les Antilles s'emboîtent dans un premier bassin dont les limites sont les côtes du Venezuela, de Panamá, de la presqu'île du Yucatán et au nord, une partie de la Floride. Le tout peut encore être élargi à un second bassin, plus vaste, intégrant le golfe du Mexique et les côtes du Texas. Ces trois ensembles sont tous avec des nuances et des différences, de la Caraïbe. Ils sont constitutifs de la Caraïbe contemporaine.

Cherchant les limites de la Caraïbe, nous avons d'abord parlé des terres, mais l'ensemble n'existe que par référence à la mer. Les terres sont îles et côtes. La Caraïbe, c'est presque avant tout la mer : 4 300 000 km² d'étendue liquide en considérant la mer des Caraïbes et le golfe du Mexique.

C'est de la mer que procède l'histoire de la Caraïbe, de son entrée dans le monde connu, fin du XVe siècle, à son intégration dans l'économie européenne puis internationale. Premières terres touchées par Christophe Colomb, les Antilles devinrent îles à épices et à sucre, sources de richesses considérables pour l'Empire espagnol, puis pour les royaumes de France et d'Angleterre. L'opinion admirative qu'Oviedo, auteur d'une première histoire des Antilles, portait en 1546 : « Ce bien précieux assure de grands profits. Aucune île, aucun royaume chrétien ou païen ne peut offrir quoi que ce soit de comparable à cette industrie du sucre », couvrira presque trois siècles de rapports entre les Antilles et les puissances européennes. C'est pour ces épices et ce sucre que ces puissances ne cesseront de se disputer îles, îlots et détroit, c'est pour les plantations de sucre que le détestable commerce d'esclaves prospérera.

Les progrès des techniques de navigation (gouvernail d'étambot et voile mobile) et l'apprivoisement des courants et des vents par les navigateurs firent des îles du Nouveau Monde, dès leur découverte, un « lointain » beaucoup plus facile à atteindre que le sud de l'Afrique. À l'aller, les Alizés, au retour par la route nord, les courants puis les Westerlies, vents qui portent vers les Açores. Au XVIIIe siècle, les navires anglais mettaient 18 jours pour parcourir les 2 300 km de Plymouth à Madère et 27 jours seulement pour traverser les 5 000 km de Madère aux Petites Antilles. « Plus proches lointains », cela fit de la Caraïbe une périphérie très liée aux centres, elle le restera longtemps. Elle est encore aujourd'hui un lointain plus proche pour les destinations touristiques qui font rêver les grandes métropoles du Nord dans les frimas de l'hiver ou pour les voyages plus faciles des familles dont une partie a émigré à Paris, Londres, New York et Amsterdam.

Une mosaïque

La Caraïbe est une mosaïque. Une mosaïque d'îles et d'États de taille extrêmement diverses. L'archipel compte 44 îles et vingt-quatre entités politiques. Cuba, avec 110 860 km², est de loin la plus grande, c'est à Cuba également qu'est la plus grande ville, La Havane, forte de 2,4 millions d'habitants tout comme Saint-Domingue en République dominicaine. À l'opposé, Anguilla la plus petite île de l'archipel est une île-État à l'ouest de Porto Rico qui ne compte que 12 000 habitants et sa ville-capitale La Vallée, 800 habitants. Ce contraste est l'un des aspects de la diversité caraïbe. Entre ces deux extrêmes, nombre d'entités offrent tout le spectre de tailles, de ressources, de construction et de statuts politiques.

L'ancienne Hispaniola, richissime Saint-Domingue, colonie du XVIIe-XVIIIe, siège de l'insurrection de 1791 et de la première indépendance de la Caraïbe inspirée par Toussaint Louverture, est une île à deux États : Haïti et la République dominicaine. Haïti est dans la Caraïbe le pays où la misère de la population et la décrépitude de toutes les institutions est la plus grande et la plus consternante.

Il y a des îles constituant une seule entité politique, la grande Cuba, mais aussi les petites Sainte-Lucie, Dominique ou Barbade. Il y a des États bi-insulaires : Trinidad-et-Tobago, St-Kitts-et-Nevis, Antigua-et-Barbuda. Il y a des archipels appartenant à une seule entité tels les Bahamas, d'autres divisés telles les îles Vierges, les unes dans le giron américain, les autres dans celui du Royaume-Uni. Il y a aussi des îles entièrement dépendantes d'une métropole européenne, c'est le cas de la Martinique et de la Guadeloupe pour la France, mais également des Caïmans, de Montserrat, de Bonaire et Curaçao.

La Caraïbe est aussi une mosaïque de populations. L'ensemble de l'archipel compte environ 38 millions d'habitants. Dans une vision plus large du bassin, seule la bande côtière des trois grands États continentaux Mexique, Colombie et Venezuela et plus encore États-Unis peut être prise en compte, mais elle pèse d'un poids considérable ; à elle seule la ville de Miami compte 362 000 habitants et son aire urbaine 2,3 millions.

Dans l'archipel, Cuba est encore au premier rang avec plus de 11 millions d'habitants, suivi de la République dominicaine 9 millions et Haïti 7 millions. De façon générale le contraste est fort entre les grandes Antilles où l'ordre de grandeur est le million, et les petites Antilles où l'ordre de grandeur est la centaine de milliers. Trinidad est le seul à dépasser le million dans les Petites Antilles, la Barbade compte 275 000 habitants, Sainte-Lucie 156 000, etc. Martinique et Guadeloupe avec 400 000 habitants sont parmi les plus importantes.

À ces disparités de taille, ajoutons la mosaïque de langues et de religions. On évalue que l'espagnol est la langue dominante pour 23 millions de caribéens, l'anglais pour 10 millions et le français pour 5 millions. Le créoles est fortement présent pour près de 8 millions d'habitants, et pratiqué avec une autre langue par beaucoup d'autres. On estime à 19 millions le nombre de catholiques, à 10 millions le nombre de protestants et 3 millions les autres religions.

Le moule de cette mosaïque est celui des différentes colonisations qui ont duré près de trois siècles - chacune a pris une forme sociale et culturelle différente -, des émancipations qui ont elles aussi connu des chemins différents, et des relations entre les entités du bassin et leurs anciennes métropoles ainsi qu'avec la grande puissance américaine. De Trinidad, l'anthropologue D.J. Crowley disait qu'« un habitant de Trinidad ne voit pas de contradiction à être citoyen britannique, noir de peau, et à porter un nom espagnol, à être catholique et à pratiquer en privé la magie africaine, à déjeuner comme un hindou et à dîner comme un chinois ». Avant l'heure de la mondialisation, la mosaïque caribéenne était portée à la créolisation selon d'infinies variations.

Les transformations économiques, de l'agriculture aux circuits financiers

Les agricultures de la Caraïbe sont entrées en mutation. Pendant plus de trois siècles, les pays de la Caraïbe ont contribué à alimenter l'Europe en "produits exotiques". Si les quantités d'épices fournies ont toujours été limitées, la valeur des produits a procuré de remarquables bénéfices. La noix muscade, la cannelle et surtout le cacao ont fait rêver et ont surtout ajouté une sensibilité gustative à certains plats. Mais la Caraïbe a surtout été la zone de production de la canne à sucre, du coton et du tabac ; accompagnés de l'indigo qui servait à la coloration des tissus et de la banane au XXe siècle. C'étaient les grandes cultures d'exportation. Elles le restent ; les pays de la Caraïbe sont encore d'importants pourvoyeurs des marchés internationaux. Malgré leur faible superficie, sauf le Mexique, les entités se placent plutôt bien dans le palmarès mondial pour un certain nombre de productions. Trois États sont dans les dix premiers producteurs de café (8 dans les 20), y compris le Guatemala malgré 30 ans de guerre civile.

Depuis les années 1930, c'est la banane qui a pris le relais des grandes cultures d'exportation. Les multinationales comme la United Fruit Company ou la United Brands se sont installées sur les vastes étendues planes des États centre-américains qui bordent la mer des Caraïbes, redonnant vie aux petits ports déclinants de la côte par exemple Porto Bello et surtout Puerto Limon ainsi que La Ceiba et Puerto Cortés. Dans le même temps, elles ont introduit une concurrence féroce entre les différentes entités de la région qui n'ont vraiment jamais réussi à créer un front commun. Les îles et surtout les Petites Antilles ne peuvent soutenir le pari des prix extrêmement bas des « bananes-dollars » comme on les appelle. Pendant longtemps, les productions de Martinique, Guadeloupe comme celles des îles ayant signé les accords de Lomé ont bénéficié de subventions et de quotas sur les marchés de l'Union européenne qui les protégeaient en partie de la concurrence. Depuis le premier janvier 2006, l'Organisation Mondiale du Commerce a imposé la fin des aides et des quotas. Pour survivre les bananes en provenance des Antilles doivent miser sur la qualité et l'originalité. Déjà en Guadeloupe et Martinique plusieurs milliers de producteurs ont disparu.

En même temps que ces difficultés, les agricultures caribéennes connaissent de profondes transformations. La surprise provient de l'explosion des productions fruitières et légumières. Les premières datent déjà de 15 ans avec l'arrivée en masse des agrumes de Cuba ou de la République dominicaine sur les marchés de la région ; aujourd'hui des fruits "plus exotiques" attirent les japonais comme la "pomme d'eau" (Syzygium malaccense) commercialisée par de petites îles comme Sainte-Lucie ou la Dominique. La plupart des entités ont su transformer en jus ou éléments complémentaires de produits lactés leurs productions fruitières. Par ailleurs, preuve de l'évolution des niveaux de vie, les productions maraîchères envahissent les étals : du haricot traditionnel, noir ou rouge qui pourrait symboliser l'unité de la région comme l'huile d'olive celle de la Méditerranée, en passant par la tomate, l'apparition de l'aubergine, des poivrons et autres racines plus ancrées dans les habitudes alimentaires témoignent des efforts pour un approvisionnement diversifiés et abondants des marchés intérieurs. La République dominicaine, comme Cuba ou la Colombie et le Venezuela sont à la pointe de cette évolution agricole.

Aujourd'hui les efforts portent sur la valorisation de ces productions par l'industrie agro alimentaire : conserveries et surtout transformation en produits surgelés pré-préparés consommés souvent par les diasporas caribéennes de l'Europe et de l'Amérique du Nord (patates douces, ignames, cœurs de palmiers, pois d'angole, papaye…).

Certes, les campagnes sont encore en retard ; cependant, après l'échec des réformes agraires initiées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et jusqu'au tournant des années 1980, les communautés paysannes se sont adaptées et ont innové. C'est souvent à partir des crises et de l'émigration que ces transformations se sont produites À travers la diversification, elles essaient et parfois réussissent à recréer "les terres à épices" des XVIIe et XVIIIe siècles, développant "niches agricoles" et grandes productions pour satisfaire des marchés mondiaux toujours plus exigeants.

Une nouvelle donne apparaît dans les secteurs des matières premières et de l'énergie. Longtemps, le Bassin Caribéen est apparu dépourvu de richesses minières et énergétiques, l'histoire de la colonisation avait renforcé cette image de terres peu propices à l'industrialisation ; les métropoles coloniales avaient intérêt à conserver des débouchés pour leurs propres productions.

Ensuite les îles se sont révélées souvent de trop petite taille pour des économies à l'échelle planétaire. L'évolution des dernières années tend à modifier cette perception. La forte position de la Jamaïque pour la bauxite (3e rang mondial) fait figure d'exception.

Si les productions d'hydrocarbures du Venezuela, autour du golfe de Maracaïbo, sont connues depuis les années 1930, celles plus récentes de Trinidad-et-Tobago et du Mexique ont permis de construire de puissantes industries de raffinage. Les îles néerlandaises ont ainsi profité de la stratégie des compagnies américaines qui craignaient l'influence vénézuélienne.

Aujourd'hui, l'extension de la zone de forages suscitent des espoirs tant au large de Cuba, prolongement du Yucatán mexicain que dans la partie centrale de l'isthme. À bien des égards, ces espoirs énergétiques peuvent raviver des tensions pour la possession d'îlots, entre le Guatemala qui ne possède qu'une faible ouverture sur la mer des Caraïbes et qui pourtant extrait chaque année un peu plus d'un million de tonnes de pétrole, et le Honduras. Le renchérissement du prix du baril de pétrole favorisent les États producteurs, les met en position de force pour négocier des contrats avec les compagnies ; l'exemple du Venezuela est symptomatique de ces nouvelles relations : il a renégocié les contrats de "joint venture" devenant ainsi majoritaire dans des sociétés exploitant des gisements à l'est du pays. Les ressources financières augmentant, les projets visant à industrialiser (comme c'est déjà le cas de la puissante sidérurgie de Trinidad qui appartient à Mitalsteel, société dont on a beaucoup parlé en début d'année 2006), à traiter la pauvreté ou à développer la coopération dans la Caraïbe se multiplient. Par ailleurs, ces aspects contribuent peu ou prou à détrôner Trinidad dans son rôle de leader des Petites Antilles et ainsi à modifier la géopolitique de la région.

De même, la très forte demande en matières premières de la Chine et de l'Inde permet de valoriser des ressources comme la bauxite dont l'indice est passé de 100 en 2000 à 145 en 2004, et le nickel qui a suivi une progression encore plus forte (de l'indice 100 à 170) ; aussi bien la Jamaïque que Cuba et le Suriname (6e et 9e rang pour le nickel) trouvent là des ressources supplémentaires. Le fer et le charbon colombien ou vénézuélien présentent, eux aussi, quelque intérêt dans ce contexte.

Globalement quelques États de la Caraïbe tirent mieux leur épingle du jeu, parvenant même à diminuer leur dette extérieure brute de 30 à 40 % en quatre ans.

Outre l'industrialisation ancienne de Porto Rico, État associé aux États-Unis, qui a bénéficié des investissements après la Deuxième Guerre mondiale, le phénomène a vu le jour dès les années 1970 au Mexique et dès lors il s'est amplifié. Les maquiladoras ont d'abord migré à l'intérieur même du Mexique, vers le Yucatán où des entreprises s'installaient dans des petites villes de l'intérieur (Villa Hermosa, Palenque), puis vers les États de l'isthme. A mesure que les guerres civiles se sont achevées, et que les besoins de reconstruction se sont fait sentir, les différentiels de niveau de vie devenaient plus intéressants dans des pays aux populations épuisées et donc plus dociles (ex. du Honduras et du Nicaragua).

Dans le même temps les zones franches (territoires sur lesquels les législations sociales et les impôts sont faiblement appliqués) se sont multipliées. La plus importante reste celle de Colón au Panamá, mais la République dominicaine en affiche plus d'une vingtaine dispersées sur l'ensemble du territoire. Si les premières productions étaient comme souvent au départ les textiles, les choses ont beaucoup évolué : textile toujours mais de plus en plus orienté vers la confection (30 à 40 % de ces productions sont exportées vers les États-Unis), outre ce secteur, les industries de l'électronique, de l'informatique se sont implantées au Costa Rica et au Nicaragua par exemple.

Ce système est aujourd'hui menacé par la concurrence asiatique meilleur marché. Davantage que dans les grands pays développés du Nord, les États du Bassin Caraïbe craignent les délocalisations au moment où les efforts pour améliorer le niveau de vie des populations commencent à porter leurs fruits.

La zone caraïbe s'est fait une spécialité dans les dernières décennies : celle de l'accueil des capitaux et du transit de flux financiers. Les îles refuges n'étaient pas très regardantes sur l'origine de ces capitaux. Les premières à initier le mouvement ont été les Bahamas, suivies des petites îles Caïmans, et des Turks-et-Caïcos. Ces entités insulaires poursuivaient sous d'autres formes la tradition ancienne de la piraterie et de la flibusterie. Ainsi se sont fondées des économies que l'on peut qualifier de parallèle. Les formes sont toujours là, bien que les apparences aient été profondément modifiées. Les banques, les institutions ou les sociétés qui gèrent ces masses financières générées par la mondialisation ont pignon sur rue. Les immeubles qui les abritent sont cossus et fabriquent la respectabilité.

Miami reste la capitale de ces flux en tous genres (plus de 1 000 milliards de dollars), mais toutes les autres places, y compris les plus récentes comme la Grenade, Saint-Vincent et dans une moindre mesure la Dominique, bénéficient de cet argent, même s'il est difficile d'évaluer les montants qui transitent ; certains économistes pensent que les sommes qui passent sont de l'ordre de 2 500 milliards de dollars.

Les capitaux sont souvent réinvestis dans l'immobilier, le tourisme, les casinos comme à Saint-Martin ou le commerce de luxe. Sur les petites entités insulaires qui possèdent peu de ressources elles ont un effet sur l'emploi (plus de trois cents emplois directs à la Grenade), voire sur d'autres activités comme l'innovation agroalimentaire en Dominique. Véhiculant aussi le mythe de l'interdit, ces activités attirent dans une certaine mesure le tourisme : 334 000 touristes, pour 29 000 habitants dans les Caïmans.

Du Nord et du Sud

Contrairement à beaucoup d'idées reçues qui font passer une simple ligne de partage entre pays du Nord développés et pays du Sud, au nord des Grandes Antilles et le long de la frontière Mexique/États-Unis, la situation est plus complexe qu'il n'apparaît à première vue.

La plupart des indicateurs qui entrent dans la composition de l'IDH placent la région soit dans les moyennes des pays développés soit dits « à moyen développement ». Sur les trente-sept entités que compte la région, 20 ont un IDH supérieur à 0,800 se plaçant ainsi parmi les plus développées ; pour nuancer, il faut ajouter que 12 d'entre elles sont des territoires dépendant d'une puissance extérieure. Toutefois, 16 pays sont dans la catégorie des États moyennement développés (indice > 0,650) seule échappe à cette catégorie la désespérante Haïti.

Dans tous les pays les besoins essentiels sont assurés : nourriture, et comme on l'a vu les agricultures ne se contentent plus de fournir les produits de base (céréales, manioc ou racines comme l'igname), mais elles permettent une diversification de l'alimentation (fruits et légumes) et fournissent de plus en plus de protéines animales.

La santé et l'éducation sont presque partout des priorités. Ceci peut certainement expliquer les faibles taux de mortalité infantile (= ou < à 10 %°) et une espérance de vie élevée (14 entités sur 37 ont une espérance de vie supérieure à 75 ans, et 27 à 70 ans). À titre d'exemple, Cuba protège mieux la vie à la naissance que les États-Unis et fait jeu égal pour l'espérance de vie.

Depuis longtemps, et cela est sans doute lié à l'histoire douloureuse de l'esclavage, les populations caribéennes ont fait de la scolarisation et de l'éducation des piliers de l'émancipation. Les taux de scolarisation sont compris entre 90 et 100 % quasiment partout, et les taux d'alphabétisation des adultes traduisent l'ancienneté de cette préoccupation (partout, sauf en Haïti, taux de plus de 70 %).

Une île comme Cuba peut se permettre dans des accords de coopération avec le Venezuela d'échanger 20 000 médecins, personnels paramédicaux, éducateurs contre du pétrole. Pendant longtemps on a prétendu que cette médecine et ses cadres n'avait de compétence que le nom ; pourtant un flux régulier de population à très haut niveau de vie fait la queue aux portes de cliniques spécialisées en ophtalmologie à La Havane ; les soins y sont moins onéreux et tout aussi à la pointe du progrès que dans les pays développés.

Les PIB/habitant traduisent les difficultés et fragilités de la région. Les écarts y sont grands, autant toutefois que ceux que l'on peut trouver sur le Vieux Continent, de 1 à 30, mais seulement de 1 à 20 si l'on exclut Haïti cas exceptionnel. Ce sont les îles Caïmans qui ont le PIB/hab. le plus élevé et le Nicaragua le plus bas. Encore faut-il vraiment se méfier de statistiques qui présentent des variations importantes pour des sources qui se veulent identiques (souvent du simple au double).

Cette faiblesse traduit la pauvreté qui se découvre d'abord dans les villes qui, comme dans bien d'autres parties du monde, ont explosé ces cinquante dernières années. Se sont multipliés les quartiers insalubres, souvent "sauvages" qui ont conquis soit les pentes raides des mornes environnants tels les "barrios" de Caracas ou de Kingston, soit les vastes étendues marécageuses des plaines littorales qu'un géographe a qualifié de "mangroves urbaines" faisant allusion au milieu physique même sur lequel cet habitat s'est édifié.

Ces zones ne connaissent guère l'eau courante et les évacuations des eaux usées ; elles donnent l'impression de chantiers permanents, toujours en construction. Les voies d'accès et de dégagement se tracent au gré de la conquête de l'espace. On les rencontre à la périphérie de Saint-Domingue comme de Port of Spain à Trinidad ou à Managua. Les vrais bidonvilles comme celui de Cité Soleil si mal dénommé à Port-au-Prince en Haïti sont rares. La pauvreté se croise aussi dans les campagnes où s'égrènent encore les cases de bois et tôles ondulées, sommaires et soumises à la violence des aléas climatiques.

Au-delà des disparités d'une île à une autre, de la riche Martinique à la pauvreté de la Dominique, d'un État à un autre, du Costa Rica en expansion au Guatemala ou au Honduras qui peinent à se relever de 20 ans de guerres civiles, les efforts sont bien réels pour améliorer le sort des populations. Le Bassin Caraïbe apparaît comme une zone de "l'entre-deux" bénéficiant de la proximité géographique des nord américain et européen, et des liens historiques anciens qui perdurent encore.

Mais être du Nord ou du Sud c'est aussi se percevoir comme appartenant à un monde ; et les populations caribéennes se pensent comme relevant des pays du Sud quand bien même les indices sont plus flous.

Une production culturelle prolifique et métissée

Dans son rapport au monde, la Caraïbe bénéficie d'une singulière caractéristique : elle est grande productrice de culture. Eu égard à l'importance de sa population, elle génère proportionnellement beaucoup plus de culture que d'autres zones du monde. Plusieurs prix Nobel de littérature et d'autres auteurs très renommés ont écrit et continuent d'écrire aujourd'hui sur les rives du Bassin caraïbe.

La peinture haïtienne a acquis une reconnaissance internationale à la moitié du XXe siècle, elle est toujours exposée dans de nombreuses galeries d'art d'Europe et d'Amérique du Nord. Elle est le chef de file reconnu d'un art pictural qui se développe dans son sillage en d'autres îles de l'archipel antillais.

La musique est certainement la production culturelle la plus populaire dans le bassin et la plus connue de par le monde. Elle est très révélatrice d'une identité qui se construit dans la spécificité de petits territoires avec des héritages culturels en même temps que dans sa diffusion internationale, dans la reformulation par une diaspora importante dans les grandes métropoles du Nord, et dans un contact avec les cultures et les marchés de pays développés.

Biguine et rumba mélangeaient déjà les apports européens et africains dans la création locale. La création métissée puise sans cesse dans les héritages, tout en fabriquant du nouveau en permanence. Un des derniers instruments de musique est né de ces contacts : le steel drum est né après-guerre d'un bidon de carburant martelé dans les faubourgs de Trinidad. Ska, calypso, zouk, salsa, reggae, konpa, merengue sont apparus à leur tour. L'oreille décèle des airs de famille et chaque musique souvent issue d'une île particulière a sa spécificité. C'est un peu vrai de toute la production culturelle. La mosaïque fabrique des spécificités mais l'ensemble a des traits communs.

Méditerranée américaine

La Caraïbe est une méditerranée américaine. Une méditerranée ce n'est pas seulement une métaphore c'est un concept de la dynamique de territoires. Comme son homologue historique et éponyme, elle comprend comme le disait Braudel "des petits mondes ayant chacun leurs caractères, leurs types de bateaux, leurs usages", en même temps que sa relative clôture fait que c'est face à elle et autour d'elle que s'organise la vie de la région.

Méditerranée, elle est aussi mare nostrum de la grande puissance américaine. Cela dès la naissance des États-Unis : dans une histoire avortée par leur défaite, les États du Sud avaient envisagé une fédération intégrant toute la Caraïbe ; au cours du XIXe siècle plusieurs tentatives d'achat de Cuba ont été faites. Aujourd'hui, même si les oppositions existent, ainsi que des tentatives d'organisation autonome, la puissance tutélaire est très présente et parfois pressante.

Une méditerranée, c'est aussi un contact entre des cultures et des niveaux de développement différents. De ce point de vue la Caraïbe est aussi une méditerranée, mais la complexité introduite par le XXe siècle est passée par là : le Nord y côtoie le Sud en son intérieur même, et les flux de population, les flux culturels mettent en contact fréquent et élargi la Caraïbe et les pays du Nord. Une méditerranée contemporaine.

Auteurs : Monique Bégot, Pascal Buleon

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