UN BASSIN DU MONDE
 
Mosaique

 

Puzzle, patchwork, kaléidoscope, ce sont les mots de la diversité, voire de la division, qui viennent à l’esprit afin de caractériser l’espace caraïbe. La violence des contrastes et des disparités, les myriades d’îles et d’États, la multiplicité des cultures alimentent sans peine cette vision. Les deux mondes du continent et des îles modèlent des formes différentes d’organisation de l’espace, de développement, de mentalités, de relations au monde et à la mer. Pour les petites îles, la mer est l’horizon unique, respiration et cordon ombilical, élément fixateur de l’essentiel des hommes et des activités ; dans les grandes îles son rôle est déjà moins exclusif. Quant au littoral continental il apparaît au contraire plutôt répulsif et inhospitalier : c’est dans l’intérieur que s’agglomèrent les hommes et que s’effectue l’essentiel de la mise en valeur.

La complexité et la diversité du pavage étatique ne sont pas moindres. L’archipel est le domaine de prédilection des micro-entités. Pour des raisons moins évidentes, l’isthme est lui aussi finement segmenté en une série de petits États. Le Mexique, la Colombie et le Venezuela occupent par leur taille une place à part ; leur implication caraïbe est très particulière. Quant aux États-Unis, puissance tutélaire, ils apparaissent tout à la fois entièrement dans la Caraïbe et fondamentalement hors de sa réalité. À côté des États indépendants subsistent également dans l’archipel des territoires non souverains aux statuts variés. Si les dictatures les plus voyantes qui y ont très longtemps fleuri ont déserté la région, les démocraties pluralistes voisinent encore avec des régimes plus ou moins autoritaires.

Ce filet dont les mailles fines enserrent terres et mer (zones économiques exclusives) va de pair avec la multiplicité des monnaies et des unités de mesures, des lois et règlements, la conduite à droite ou à gauche. Il est également synonyme de visas, taxes, contrôles, fouilles et tracasseries... Faiblesse ou petite taille vont de pair avec susceptibilités nationales et exercice tatillon de la souveraineté. Autant de freins aux relations légales de toutes sortes, mais aubaines pour tous les trafics interlopes qui prospèrent et excellent à en exploiter toutes les défaillances. La combinaison des données physiques et politiques, la diversité des situations qui en résultent dessinent la toile de fond géopolitique de la région. Les États, selon qu’ils sont insulaires, isthmiques ou continentaux, portent sur l’environnement régional et mondial un regard différent. C’est la fragmentation qui domine.

L’archipel a été durant des siècles le premier contact des navigateurs avec la Caraïbe. Isolées, les îles ne sont pas régies dans leurs relations par une logique de proximité physique ; ne connaissant pas le voisinage, elles passent sans transition du proche au très lointain, par enjambement. Leur politique étrangère, surtout celle des petites îles, est prudente et surtout défensive, nourrie d’une certaine méfiance envers les visées dominatrices supposées du continent. L’importance géopolitique des îles ne s’apprécie pas dans les mêmes termes que celle des États continentaux : bien plus que leur surface, leur population, leurs ressources, ce qui compte c’est leur position géographique, le relais d’influence qu’elles peuvent constituer vers le continent proche et, inversement, la projection de puissance du continent qu’elles peuvent exercer, le contrôle des routes majeures qu’elles peuvent opérer ; la mer appelant la liberté de communication, toutes les possibilités d’ouvrir à l’océan les mers intérieures revêtent une importance stratégique particulière. L’intérêt essentiel de la Jamaïque sur le plan géostratégique est le contrôle de la route maritime qui part du canal de Panamá afin de rejoindre le détroit du Vent. De même, les petites Bahamas importent avant tout aux États-Unis par le verrouillage du détroit de Floride situé entre le golfe du Mexique, la Floride et l’océan Atlantique ; à ce titre, elles pèsent bien plus que des îles plus vastes ou plus peuplées. C’est aussi la position stratégique de Grenade sur la route du golfe du Mexique, entre le Bassin caraïbe et l’Atlantique Sud, qui a justifié la brutale intervention militaire américaine en 1983. Le contrôle du détroit du Vent par lequel passent d’importantes routes maritimes a compté parmi les motifs de l’acharnement américain à renverser le régime castriste pendant des années, puis à le contenir. Un intérêt essentiel des îles tient aussi aujourd’hui à l’espace maritime qu’elles permettent de contrôler : le Venezuela et secondairement la Colombie parviennent grâce à de minuscules relais insulaires à déployer leur présence et leur influence loin de leurs bases continentales.

L’île, entité physique aux frontières parfaitement définies par la nature, cultive souvent un sentiment d’unicité, d’exceptionnalisme, dont l’intensité est parfois inversement proportionnelle à la taille. Elle se manifeste par une volonté sourcilleuse de voir respecter sa souveraineté et ses spécificités. Bien souvent les particularités et l’insularité se cultivent en particularismes. Dans ces conditions, l’île s’accommode tout aussi mal d’associations et de fédérations que de division : la logique insulaire – « une île, un État » – est encore accentuée par l’histoire tourmentée de l’Archipel, sa diversité physique, humaine et économique. Les constructions politiques pluri-insulaires, toujours fragiles, sont minées par des sécessionnismes qui poussent à un émiettement toujours plus grand et à la prolifération étatique : Trinidad-et-Tobago, Saint-Kitts-et-Nevis. On ne s’étonnera donc pas non plus que les tentatives fédératrices aient régulièrement échoué. Fin du XXe siècle, les efforts de l’OECS pour parvenir à une union politique des îles du Vent se sont enlisés. Les îles néerlandaises les plus riches qui estiment payer pour les îles pauvres remettent en question la tutelle du gouvernement de Curaçao. Aruba avait obtenu son autonomie au sein du royaume en 1986. À l’inverse, Haïti et la République dominicaine, contraintes au partage « contre-nature » de la même île, ont très souvent connu des tensions parfois violentes. Certaines îles cherchent à faire valoir, à leur échelle, leurs poids démographique ou économique. C’est notamment le cas de Cuba : la reprise de ses relations avec le reste de l’Archipel et des pays du bassin laisse clairement présager son influence future. C’est aussi celui de Trinidad et de la Barbade, qui rivalisent pour la suprématie dans le sud de l’Archipel. Pourtant, bien que les conditions à l’établissement de solidarités archipélagiques semblent a priori peu favorables, ce sont les îles, surtout petites, qui sont à l’origine de la plupart des initiatives internes de coopération régionale. Elles placent beaucoup d’espoirs dans l’émergence d’une région caraïbe comme seule réponse à leur faiblesse face à l’hégémonie américaine et plus généralement aux défis de l’époque contemporaine. Certaines y voient aussi une alternative, au moins partielle, à des relations trop exclusives et déséquilibrées avec une puissance tutélaire extérieure.

L’isthme centre-américain assure une fonction complexe de verrou et de passage. Lien entre les deux Amériques, il constitue la barrière occidentale de la région et l’isole physiquement du bassin Pacifique mais est aussi le lieu de passage obligé entre les deux espaces. La conflictualité inhérente aux isthmes est ici puissamment renforcée par une segmentation politique unique au monde (sept États), fruit de la dislocation au XIXe siècle des vieilles vice-royautés espagnoles. Cet émiettement est en effet source de rivalités entre des pays qui peuvent offrir sensiblement les mêmes potentialités, en particulier de jonction interocéanique. Des contentieux anciens de frontières, de maîtrise des littoraux, de suprématie infrarégionale, achèvent de brouiller la situation. La bimaritimité est la donnée géopolitique de base des pays isthmiques : ils se perçoivent comme trait d’union, mais ce potentiel est fort inégalement exploité. Ceux-ci accordent une très grande importance à l’accès aux deux océans qui les baignent, gage pour eux d’un « double regard » naturel. Les États qui s’en estiment privés (l’enclavement est autant affaire de perception que réalité géographique objective) ressentent cette situation comme une amputation, un handicap géopolitique majeur. Y mettre fin devient leur objectif essentiel. C’est ainsi que s’expliquent le nombre, la permanence et la virulence des « conflits de littoral » qui déchirent la région depuis plus d’un siècle et demi.

Avec obstination, le Guatemala a cherché à élargir son ouverture atlantique au détriment du Honduras et surtout du Belize qui lui barre l’accès à la Caraïbe. La normalisation, laborieuse, entre les deux pays ne date que d’une vingtaine d’années. Du côté Pacifique, c’est à l’encontre du Salvador que se manifeste sa « faim de littoral ». Le Honduras, lui non plus, n’a jamais admis, depuis sa naissance en 1844, l’étroitesse de sa façade Pacifique. Sa politique de désenclavement a donné lieu à quatre guerres avec le Salvador au cours du XIXe siècle. Fin du XXe siècle, l’antagonisme entre les deux pays a été porté à son comble lors de la mini-guerre du football. En 1992, un traité a mis fin à leurs différends territoriaux. Avec le Nicaragua, la délimitation des frontières dans le golfe de Guanacaste reste l’objet de graves litiges.

La position d’interface constitue pour certains pays isthmiques un atout géopolitique supplémentaire. Le Guatemala se retrouve aujourd’hui à la charnière de l’ALENA et de l’Amérique centrale, situation favorable qui peut lui permettre de prétendre à exercer un certain leadership sur l’isthme, s’il stabilise sa situation sociale et politique. Le Belize, pays à part, est une véritable « île continentale », entièrement tournée vers la Caraïbe. Il doit sa singulière histoire à sa position stratégique, qui permet de contrôler la mer des Caraïbes. Seul territoire non hispanique de l’isthme, il est aussi avec la Guyana le seul membre non insulaire du CARICOM. La colonisation britannique s’est accompagnée du développement sur la partie côtière d’une économie, d’un peuplement et d’une société de type antillais insulaire. Ce pays tente de réduire l’écart entre sa réalité géographique et sa réalité politique actuelle, source de mal-être et de marginalité. Le transfert récent de sa capitale, Belize City, sur la côte, à Belmopan, dans l’intérieur, est un signe symbolique fort. La normalisation des rapports avec le Guatemala depuis une décade va dans le même sens. Cette meilleure intégration isthmique pourrait lui permettre de mieux tirer parti de sa position stratégique. Trois grands États continentaux, le Mexique, la Colombie, le Venezuela, font figure de géants régionaux. Pour jouer un rôle géopolitique, ils comptent sur leur poids territorial, leur population et leur puissance économique qui les placent très au-dessus des autres. Ils tendent à considérer, plus ou moins ouvertement, que cela leur donne une vocation naturelle à la suprématie régionale. États côtiers, ils portent un regard vers la mer (ou les mers pour la Colombie et le Mexique) et un regard vers le continent. Le Bassin caraïbe n’est que l’une des directions vers lesquelles ils projettent des rêves géopolitiques ambitieux, cohérents avec leur géographie, mais pas toujours avec leurs moyens. De cette tendance longue, les régimes et dirigeants donnent un expression plus ou moins accentuée. Hugo Chavez au Venezuela en a été la plus marquée au début du XXIe siècle. Tous trois ont accumulé au fil du temps de lourdes frustrations. Ils ont connu, après la décolonisation, une évolution territoriale récessive, « en peau de chagrin », qui a laissé des traces. Par la suite, leurs ambitions « légitimes », toujours contrecarrées par les États-Unis, par les puissances européennes et par d’autres puissances continentales comme le Brésil ou le Guatemala, n’ont jamais pu se concrétiser. Ils voient dans la Caraïbe, zone faible, un domaine privilégié d’influence où les balbutiements de leur volonté de puissance se heurtent à beaucoup moins de résistance que leurs visées continentales, mais leurs ambitions risquent de s’y entrechoquer.

La place des États-Unis dans la région pose problème. Non que l’on puisse contester leur rôle de puissance régionale dominante de longue date, mais leur logique d’hégémonie se distingue, et même s’oppose, aux motivations de construction régionale de tous les autres pays de la région. Cinq États des États-Unis disposent d’une ouverture sur le golfe du Mexique, mais la péninsule de Floride est sans conteste l’État le plus « caraïbe » de l’Union. Presque à son extrémité, Miami projette la puissance américaine sur toute la région et fait office de porte d’entrée de la Caraïbe sur les États-Unis. Immigration clandestine, banque et narcodollars, tourisme, autant de réalités floridiennes qui renvoient aux relations étroites avec la Caraïbe.

L’orientation géopolitique de chaque État résulte aussi de l’alchimie subtile entre données internes et externes multiples, données identitaires ethniques, linguistiques, religieuses, économiques... In fine, les perceptions géopolitiques restent très largement affaire d’imaginaire, de représentations au travers de multiples filtres collectifs et individuels. Toute la vie de la région balance autour d’une dialectique mosaïque/cohérence. Les différentes combinaisons historiques, culturelles, économiques, démographiques issues des matrices historiques et spatiales des siècles passés, contribuent à faire de l’ensemble des îles, d’une part, des bordures continentales, d’autre part, des ensembles qui ont une certaine cohérence. On retrouve en effet cette partition avec une stupéfiante constance dans les domaines les plus divers, et avec fort peu d’exceptions : ainsi pour les densités de population (les Petites Antilles ont des densités beaucoup plus fortes que les grandes, elles-mêmes bien plus densément occupées que le continent), l’IDH, l’espérance de vie, les dates d'accession à l'indépendance (décalées d'un siècle et demi entre l’isthme et les Petites Antilles), ou encore l’instauration de la démocratie, systématiquement plus tardive dans la Caraïbe continentale et dans les grandes îles que dans les petites. La composition des organisations économiques sous-régionales est particulièrement révélatrice de fortes affinités et de proximités, qui ne sont pas seulement géographiques. Au contraire, les relations de toutes natures, entre l’isthme et l’Archipel par exemple, sont bien ténues : pour un îlien, que Cuba soit caraïbe cela va de soi, mais le Guatemala et le Mexique ?

Les caractères « identitaires » des pays de la région, qu’ils soient ethniques, linguistiques, religieux, se sont presque intégralement forgés dans le moule colonial et fournissent un autre puissant principe de découpage régional. La substitution de populations nouvelles aux populations autochtones exterminées a été totale dans l’Archipel. En Amérique centrale, subsistent des minorités indiennes très variables (1 % de la population au Costa Rica, 10 % au Mexique, 50 % au Guatemala), mais une partie, abandonnant l’indianité, a adopté la culture et le mode de vie hispaniques et intégré le groupe des Ladinos. Les héritages anglais, espagnol, français, néerlandais, danois, dessinent des aires culturelles nettes. L’on y retrouve sans peine, transcrits en mode tropical, bien des traits distinctifs de l’ancienne métropole : la langue bien sûr, la religion, mais aussi les pratiques sportives et les habitudes alimentaires, les comportements, les attitudes. Ces mondes anglophone, hispanophone, néerlandophone et francophone se côtoient presque en étrangers ; chacun a son ou ses organisations économiques exclusives, ses liaisons aériennes préférentielles, ses structures universitaires. Dans les Petites Antilles surtout, ces proximités historiques et culturelles l’emportent sur les proximités physiques. Le cas du Belize, qui est anglophone et à ce titre membre du CARICOM avant d’être isthmique, est très caractéristique de cet état de fait. Plus finement, mille ingrédients physiques, humains (îles « noires », îles « blanches », îles « métisses »... à tous degrés, importance variable de l’indianité dans l’isthme), historiques, culturels, économiques concourent par leur dosage à composer des cocktails complexes et subtils dont les infinies nuances font l’ambiance, la personnalité, l’identité de chaque fragment de l’espace caraïbe, même, ou surtout, lorsqu’il est très petit. De Trinidad, l’anthropologue David J. Crowley disait qu’« un habitant de Trinidad ne voit pas de contradiction à être citoyen britannique, noir de peau, et à porter un nom espagnol ; à être catholique et à pratiquer en privé la magie africaine ; à déjeuner comme un Hindou et à dîner comme un Chinois ». Le moule colonial s’est décliné ici comme en mode pictural pointilliste. Cela s’applique avec d’infinies variations à une large part de l’Archipel.

La grande ligne de fracture économique de notre planète séparant un nord d’un sud, traverse la région mais y connaît ici aussi des réajustements. La limite entre les deux ensembles s’est troublée en un demi-siècle, coexistent souvent à très courte distance, des situations violemment contrastées. Certaines petites îles (Bahamas, îles Vierges), à proximité de l’un des pays les plus pauvres du monde, Haïti, seul de la catégorie des Pays moins avancés (PMA) de la région, affichent des indicateurs flatteurs de revenu par habitant, de taux de scolarisation ou d’équipement des ménages qui les placent loin devant les pays d’Amérique centrale et les grandes îles du nord, Porto Rico exclue. Ces écarts se retrouvent dans l’éventail complet des stades de la transition démographique que l’on rencontre ici.

Les voies de développement qui ont été adoptées ces dernières décennies traduisent le même éclectisme : l’économie à base agricole traditionnelle, collectivisée et étatisée, de Cuba voisine avec les nombreux paradis fiscaux, les multiples zones franches, le pavillon de complaisance de Panamá qui, eux, s’inscrivent sans complexes dans la logique de fonctionnement très libérale du système mondialisé. La similitude des productions et donc l’absence de complémentarité, la faible envergure des marchés intérieurs et la nécessité vitale d’exporter, renforcent les logiques de concurrence plus que celles de coopération. Ainsi s’opposent de plein fouet les « bananes dollar » des pays d’Amérique centrale aux « bananes ACP » des îles signataires des Accords de Lomé et aux « bananes européennes » des Antilles françaises. Pays voisins aux problèmes et aux conditions somme toute assez similaires, ils se retrouvent au centre d’enjeux et de stratégies qui les dépassent et sont sources de bien des irritations et des incompréhensions qui mettent à mal leurs solidarités. De même, le développement touristique explosif de Cuba aujourd’hui, de certains pays sud et centre-américains demain, est perçu comme une menace par les pays touristiques traditionnels. L’énumération des multiples caractères ou éléments identifiables dans la région s’avère cependant assez trompeuse. D’une part, dans tous les domaines, un élément fortement dominant donne en général sa tonalité à l’ensemble. Que pèsent, en nombre de locuteurs, le néerlandais, le français, voire l’anglais, face à l’espagnol parlé de la Floride au Venezuela, en passant par Cuba et Porto Rico ? Les régimes politiques non démocratiques ne sont plus que l’exception. Les niveaux de vie et d’équipement restent dans l’ensemble sensiblement inférieurs à ceux du monde développé. D’autre part, c’est essentiellement l’Archipel, surtout les petites îles du sud, qui donne à la région cette apparence d’extrême diversité. La coupure majeure entre Amérique hispanique et Amérique anglo-saxonne, y est brouillée par des « inclusions » françaises et néerlandaises.

Variété, diversité et mélanges sont une richesse incontestable. Cela permet à la Caraïbe d’exploiter en innombrables « niches » un gisement unique, le soleil, et de drainer des flux touristiques considérables issus d’horizons géographiques très variés ; mais, en un monde de grands ensembles, division, dislocation, fragmentation, apparaissent comme autant de handicaps.

De puissantes forces centrifuges de désagrégation s’exercent sur une région toujours écartelée qui n’a jamais vécu d’une vie propre. Indépendants ou non, les États et les territoires ont conservé avec l’extérieur, anciennes métropoles ou États-Unis, des liens notamment commerciaux ou culturels souvent beaucoup plus intenses qu’avec leurs voisins. L’extraversion, consubstantielle de la formation historique, reste une donnée lourde. La Caraïbe est aujourd’hui engagée dans une double logique de régionalisation et de dépassement des cloisonnements. L’une est menée par les États-Unis et s’appuie sur une ALÉNA étendue à l’ensemble du continent dans le projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Elle ne pourra que conforter un processus, déjà bien avancé, de vassalisation régionale par la monnaie, les investissements, etc. Plusieurs États de la région, inquiets d’une possible marginalisation, ont déjà engagé, en ordre dispersé, des pourparlers d’adhésion. L’autre, plus récente et novatrice, est d’essence défensive. Elle s’est matérialisée par la création le 25 juillet 1994, de l’AEC (Association des États de la Caraïbe) ou ACS (Association of Caribbean States). Elle répond à un besoin de rapprochements, de collaborations, de politiques coordonnées, de solidarités actives pour ces pays faibles qui ont en partage la mer des Caraïbes, la tropicalité, l’histoire et l’héritage de l’esclavage, la colonisation, et la proximité des États-Unis.

Il sera temps plus tard de juger à ses résultats cette encore jeune organisation dont la seule existence constitue déjà un événement d’importance. Les vingt-cinq États indépendants et dix-huit territoires dépendants riverains de la mer des Caraïbes, transgressant les redoutables barrières dont la nature et les hommes se sont ingéniés à hérisser la région, affirmant des communautés d’intérêt, cherchent la voie d’ambitieuses collaborations. La « Grande Caraïbe » ou « Caraïbe de la plus grande extension », perçue et rêvée par certains, y trouve pour la première fois une transcription institutionnelle. Cette tentative de dépassement des cloisonnements s’exprime dans le champ du politique. Ses ressorts le dépassent largement. Les premières années du XXIe siècle ont vu s’affirmer une plus grande influence de l’Amérique latine continentale, cela s’exprime aussi dans la Caraïbe, ainsi que dans les premiers pas de l’AEC, ou dans des concurrences d’autres organisations. Dans toutes les activités des populations qui vivent dans la Caraïbe se lit l’ambivalence entre l’entretien de la différence et la construction commune. La mosaïque demeure, et pour longtemps ; le cloisonnement, lui, peut s’estomper.

Auteur : Patrice Roth

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