Migrations 2010-2017
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publié le 20 mai 2019
(2019)
De tous temps, les hommes ont bougé. Ils se sont déplacés traversant les reliefs, les mers et les océans, recherchant une amélioration de leur conditions d'existence. Migrer n'est pas un acte anodin. La migration est toujours un arrachement, une déchirure. Si elle suppose de changer de lieu de résidence, de se déplacer sur une distance plus ou moins longue, se vouloir temporaire ou définitive, elle peut également être choisie ou subie. Quelle que soit sa forme, elle suppose de quitter un espace connu, pratiqué, un espace approprié pour un nouveau lieu de vie, souvent rêvé, idéalisé. Les cheminements sont parfois tortueux, les routes sont longues, les histoires humaines complexes et les difficultés grandes. Changer de lieu de vie est souvent un déchirement quand la migration est subie, imposée par des situations de dangerosité, de mise en danger des vies humaines.
En 2017, 257,7 millions d'individus sur la planète vivent dans un autre pays que leur pays de naissance. Entre 2010 et 2017, 37,7 millions de personnes ont migré dans le monde. Cela équivaut à la population totale de Cuba, d'Haïti, de Porto Rico et de la République Dominicaine réunies. Si ces déplacements de populations sont portés au devant de l'actualité, parce qu'ils sont l’expression criante de conflits, de violences, de guerres entraînant des départs en masse de populations dans diverses parties du globe, que ces flux sont pointés du doigt, que ces colonnes de migrants et de réfugiés se retrouvent bloqués aux frontières, repoussés en mer, il n'en demeure pas moins que ces migrations de population peuvent aussi être vues comme une richesse, un atout culturel, économique et social pour l'avenir de nos sociétés. Les exemples en ce sens ont été nombreux au fil de l'histoire de l'humanité.
Dans le Bassin Caraïbe, ces migrations ont été de cela, elles ont permis de construire cet entremêlement de peuples, de cultures et de langues, cette richesse de la Caraïbe. Les migrations sont l'essence même de la Caraïbe, elles sont un élément structurant de l'identité caribéenne.
1. Les ressorts de la migration
On migre généralement pour rechercher une amélioration de ces conditions de vie. Le choix du pays d’accueil exprime différentes logiques, souvent associées : la proximité géographique ou linguistique, l’attrait économique répondant à un écart de richesse, l’accès à une sécurité sanitaire et une certaine stabilité politique.
Dans l’espace Caraïbe, la proximité géographique est souvent le critère de choix privilégié, elle permet d’espérer un possible retour au pays. C’est le cas entre Haïti et la République Dominicaine ou l’écart de richesse est un atout supplémentaire qui pousse les Haïtiens à franchir la frontière vers une République Dominicaine véritable eldorado pour le peuple Haïtien. Cette proximité géographique, cet attrait économique se complète malheureusement de migrations faisant suite à des catastrophes naturelles, tel le séisme de janvier 2010 à Port-au-Prince ou bien les dévastations des saisons cycloniques. Les migrants haïtiens exercent des petits métiers de rue, cireurs de chaussures, vendeurs à l’étalage, ou bien sont employés dans les zones franches, comme celle de La Vega ou encore dans l’agriculture (ramassage des fraises, par exemple). La proximité géographique, la facilité de franchir une frontière naturelle jouent aussi, c’est Guatemala et Mexique séparés par le fleuve Suchiate, voie de passage naturelle et peu contrôlée. Lorsque la forêt dense couvre la frontière, comme entre le Suriname et la Guyane Française, les migrations se font souvent clandestinement. Lorsqu’un canal de mer sépare deux pays, il est tout autant difficile de comptabiliser et contrôler les flux de migrants et encore une fois, la proximité géographique joue dans le choix de l’espace d’accueil, cas de la Dominique et de la Guadeloupe, de la Martinique et de Sainte-Lucie.
La proximité linguistique est un autre élément favorisant le choix du pays récepteurs, il paraît toujours plus facile de migrer quand on maîtrise la langue, de s’intégrer, voire de passer inaperçu quand la migration est illégale.
L’attrait économique, l’écart de richesse est enfin le principal moteur dans le choix de migrer et l’élection d’un pays d’accueil. Revenus potentiellement plus élevés, système sanitaire efficace, stabilité politique sont autant de facteurs contribuant à inciter les candidats à la migration.
La Guyane Française est un exemple qui illustre ces ressorts migratoires : entre 1987 et 2010, la population a été multipliée par trois, en grande partie grâce aux migrations.
La Guyane reste encore aujourd’hui l’un des principaux espaces récepteurs de migrants dans la Caraïbe.
2. 2010 – 2017 : la fin des eldorados ?
Cette période précède la grave crise migratoire que connaît la région depuis deux ans. Les statistiques disponibles sur cette période ne tiennent pas encore compte des migrations vénézuéliennes, honduriennes ou guatémaltèques.
L’analyse dans le détail des flux migratoires sur la période la plus récente pour laquelle les données sont disponibles sera abordée en distinguant les migrations depuis et vers le reste du monde (immigration et émigration) et les migrations intra-caribéennes.
2.1. Une immigration en forte hausse
Entre 2010 et 2017, 276 973 migrants sont venus depuis le reste du monde s’installer dans la Caraïbe (Antilles et Pays de l’isthme). Ils étaient 478 288 sur la période 1990 – 2010 (sur 20 ans), soit 24 000 par an sur cette période contre 35 000 aujourd’hui. On constate donc une réelle augmentation des flux migratoires en provenance des différentes régions du monde. De partout, les flux ont augmenté en moyenne, on est ainsi passé de 17500 migrants en moyenne sur la période 1990-2010 à plus de 22 000 aujourd’hui en provenance de l’Amérique du Nord. Cette forte progression s’explique à la fois par des retours au pays et des reconduites à la frontière face à une politique migratoire qui se durcie. En Europe, la progression est encore plus manifeste, on est ainsi passé de moins de 1 000 migrants par an sur la période 1990-2010 à plus de 5 800 aujourd’hui. Il s’agit là de nombreuses migrations économiques mais aussi de retour aux pays au moment de la retraite par exemple dans les Antilles françaises.
Cependant la répartition entre Antilles et pays de l’isthme est très déséquilibrée, alors que les Grandes Antilles ont accueilli moins de 2 000 migrants et les Petites Antilles à peine 9 500, les pays de l’isthme ont accueilli 37 560 migrants en provenance principalement de l’Amérique du Sud (Argentine, Pérou, Équateur et Brésil). Il faut souligner que concernant les flux en provenance d’Europe, l’essentiel des migrants viennent d’Espagne ou de France, alors que à l’inverse de nombreux migrants partis sur la période précédente et venant du Royaume-Uni sont retournés au pays.
Plus précisément, les migrants originaires du continent américain, nord et sud, se dirigent massivement vers le Mexique (175 000) , le Venezuela d’avant la crise, la Colombie, Panama et la Guyane Française. Les raisons sont avant tout économiques, telle la grave crise qu’à connue l’Espagne en 2010. Venant d’Europe et donc massivement d’Espagne mais aussi de France ou d’Allemagne, les migrants choisissent avant tout le Mexique ( plus de 13 500 ) puis se dirigent vers la Martinique ou la Guadeloupe (4 161). Il s’agit souvent dans ces deux derniers cas de migrations de retraite favorisées par des placements fonciers rentables.
2.2. Une émigration qui se ralentie
Ces flux déjà importants ne sont rien en comparaison des flux depuis la Caraïbe vers le reste du monde. Sur la même période ce sont quelques 2 273 447 personnes qui ont quitté la zone, soit 1 % de la population totale de la zone, c'est-à-dire 325 000 en moyenne annuellement. Ils étaient 12 254 076 entre 1990 et 2010, soit 613 000 en moyenne annuelle. Les flux ont donc tendance à se ralentir même s’ils restent importants.
Où va-t-on ? Sans surprise, les migrants se dirigent vers l’Amérique du Nord à plus de 93 %, soit 2 142 250 migrants, et principalement aux États-Unis.
44 405 migrants ont choisi l’Amérique du Sud et principalement le Chili, l’Argentine ou l’Équateur (Presque 80 % des migrants vers l'Amérique du Sud ).
66 100 sont partis vers l’Europe et surtout vers l’Espagne, la proximité linguistique jouant également dans ce cas de figure.
D’où vient-on ?
Ces migrants viennent majoritairement des principaux espaces émetteurs de migrants de la zone, les mêmes depuis 30 ans, à savoir, le Mexique, la République Dominicaine, le Salvador, Cuba, Porto Rico, le Guatemala Haïti, la Jamaïque, le Honduras et la Colombie, mais aussi le Suriname qui joue la proximité en privilégiant des flux vers la Guyane Française.
Si nous considérons les soldes migratoires avec le reste du monde, c’est-à-dire les différences entre l’immigration et l’émigration sur la période 2010-2017, le solde est fortement négatif. Environ 2,5 millions de personnes ont quitté la zone alors que seulement un peu moins de 500 000 sont venues s’y installer. Il manque deux millions d’individus. Les soldes sont particulièrement négatifs avec la quasi-totalité des Grandes Antilles sauf aux Bahamas et aux îles Turks-et-Caïcos. Dans les Petites Antilles, le résultat est plus mitigé. Sur les 19 entités, 10 ont un solde négatif, particulièrement Trinidad-et-Tobago.
Dans les pays de l’isthme, c’est une situation par contre dramatique, les soldes sont majoritairement négatifs exceptions faites du Belize alimenté par des flux en provenance des pays voisins, Honduras et Guatemala, du Costa Rica pour des raisons identiques et parce que les départs des natifs sont très faibles, la Guyane Française qui attire de part son système de santé et d’éducation et enfin Panama qui est attractif pour des raisons économiques telles que ses activités financières liées au Canal et l’explosion de l’activité d’investissement immobilier.
2.3. Des migrations intra-caribéennes pérennes
Dans cet ensemble caribéen, il faut distinguer les flux entre Grandes, Petites Antilles et pays de l’isthme. En tête du classement, la Colombie a envoyé plus de 88 600 migrants vers le Venezuela et quelques 10 000 migrants vers le Panama. La proximité géographique est évidemment un facteur déterminant et plus encore l’attractivité économique de ces riches voisins, du moins jusqu’en 2017. Après cette date, la situation s'inverse, les Vénézuéliens migrant en masse vers la Colombie.
Haïti se classe en seconde position des pays émetteurs de migrants au sein de la Caraïbe et les migrations se font vers le voisin dominicain, les Bahamas et les Turks et Caicos, enfin vers la Guyane française. Proximités linguistique et géographique et économique motivent ces déplacements.
En troisième position, le Guatemala envoie vers le Mexique et le Belize. Les moteurs de cette migration sont à la fois économique et sécuritaire. La violence et l’insécurité grandissante dans ce pays poussent à migrer.
Enfin, le Venezuela se classait en 4 ème position des pays émetteurs à destination du Nicaragua, du Honduras et du Salvador, or ces États sont aujourd’hui eux-mêmes des espaces émetteurs de migrants. On peut penser que ces migrations sont en fait les prémices de la situation dramatique que connaît aujourd’hui ce pays.
Car ce qui caractérise cette migration caribéenne, c’est que les pays émetteurs sont également les principaux pays récepteurs. Le Venezuela accueillait ainsi nombre de migrants colombiens (plus de 69 500 en sept ans) mais aussi des Cubains, des migrants de République Dominicaine et du Guyana.
Le Mexique reçoit de nombreux candidats à la migration dont l’objectif final est de passer la frontière nord américaine. Plus généralement, tous les pays envoient ainsi des migrants au Mexique, au total 51 638 migrants nouveaux y sont arrivés entre 2010 et 2017.
La République dominicaine est également un espace récepteur essentiellement de migrants Haïtiens.
Le Belize accueille les migrants des pays voisins, près de 11 392 au total qui fuient la violence des gangs, le racket et les menaces au quotidien. Enfin la Guyane attire les Surinamiens et les Haïtiens à hauteur de 10 751 migrants.
Ces flux intra-caribéens n’ont pas beaucoup évolué dans leurs formes au cours des sept dernières années, les pays émetteurs sont toujours identiques, de même que les pays récepteurs même si les récentes politiques migratoires sont dissuasives, particulièrement à destination des États-Unis. Cependant, la récente situation du Venezuela rebat les cartes et pour la première fois de son histoire, la Caraïbe connaît une situation inédite par son ampleur, sa durée et son point d’origine.
3. Chaos vénézuélien, violence dans l'isthme et perspectives
Les chiffres du HCR sont effrayants et permettent de parler de véritable crise migratoire. Plus de 3,6 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays depuis 2017, on attendra le chiffre de 5,6 millions fin 2019 selon le HCR. Des peuples autochtones sont réduits à fuir leurs terres ancestrales, 460 000 enfants sont jetés sur les routes avec leurs familles, parfois seuls et confiés à des connaissances familiales. Les colonnes de migrants tentent de franchir les frontières, de fuir un pays exsangue, un chaos économique, sanitaire et politique. Il faut ajouter à ces migrations vénézuéliennes, les colonnes de migrants honduriens bloqués à la frontière États-Unis Mexique et ces familles de Guatémaltèques obligés de fuir en quelques heures leur maison car menacés de mort par des gangs toujours plus violents, toujours plus puissants. La situation de la Caraïbe semble insoutenable et les perspectives sont plutôt sombres. Que dire des Haïtiens, toujours plus ostracisés par leur voisin Dominicain, des actes de violence quotidien, des nouveaux réfugiés climatiques, fuyant des pays détruits, dévastés par l’ultra-violence d’un cyclone d’exception Maria, mais qui peut potentiellement devenir la norme.
Que penser des prochaines années qui se dessinent dans cette zone ? On peut espérer que cette situation vénézuélienne s’inversera, que les retours au pays seront la règle des futurs flux de migrants dans l’isthme. Cependant, il y a fort a parier que les changements climatiques en cours influenceront fortement les flux migratoires, montée des eaux et violences des phénomènes naturels produiront leur lot de migrations. La destruction des écosystèmes, l’invasion de certaines espèces, les Sargasses par exemple, sur les plages martiniquaises, sont des premiers signes de ces futurs possibles. Lorsque l’économie locale vit essentiellement d’une activité touristique basée sur la qualité de son espace naturel, de ses eaux, les migrations économiques risquent de repartir à la hausse. Les migrations de population sont un élément fondateur de la Caraïbe, elles sont constitutives de cet espace du monde, mais les changements à venir ouvrent la porte à de nouvelles formes de migration au risque de vider la zone de sa population. Les enjeux sont là aujourd’hui, les migrations ne sont que la traduction des désordres du monde, des déséquilibres et des violences.
Note []
Pour citer ce document :
Turbout, F. (2019). Migrations 2010-2017. Atlas Caraïbe.